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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/86

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aux personnes qu’il aime le mieux. Nous n’avons envoyé son fils au collège que pour le préserver du danger ; et il a dirigé l’une de ses tentatives contre sa femme, ma sœur, qui a pu s’enfuir avec les blessures dont vous avez vu les marques sur elle, hier, à Londres. Vous supposez bien qu’à ses heures de bon sens il n’a de tout cela nulle conscience, et qu’il rirait si l’on venait prétendre qu’il fût capable en certains cas de faire du mal aux gens qu’il aime. Une des caractéristiques habituelles de ces sortes de maladies, c’est l’impossibilité absolue d’en convaincre les malades.

Naturellement, nous nous préoccupions avant tout d’empêcher qu’il n’en vînt au crime. Mais l’affaire n’allait pas toute seule. Il vit en reclus et ne voit pas de médecins. Il importait cependant qu’un médecin pût avoir la certitude de sa folie ; car, sauf en de très rares occasions, il est sain d’esprit comme vous et moi. Heureusement, divers symptômes signalent toujours l’approche de ses crises et nous prémunissent contre le danger. Telle est plus spécialement cette contorsion nerveuse du front que vous aurez remarquée. Ce phénomène précède régulièrement de quatre à cinq jours un accès furieux. La dernière fois qu’il se produisit, Lady Rossiter partit pour Londres sous un prétexte quelconque et se réfugia dans ma maison de Brook Street.

Il me restait à faire devant un médecin la preuve de la folie de sir Thomas, condition indispensable pour le mettre hors d’état de nuire. Mais, d’abord, comment faire entrer chez lui un médecin ? Je me rappelai sa passion pour les scarabées et sa sympathie pour quiconque la partage. J’insérai une annonce dans les journaux ; et j’eus la chance de vous trouver. Il me fallait un gaillard de bonne trempe, car je savais que la folie de sir Thomas ne pouvait se manifester que par une tentative de meurtre, et j’avais toutes raisons de croire qu’elle me viserait, puisqu’aux heures de crise il a pour moi l’affection la plus vive. Cette tentative, je ne savais pas si elle se produirait de nuit ; je le présumais, car, en général, ces sortes de crises éclatent vers l’aube. Bien que très nerveux moi-même, je ne voyais aucun autre moyen de soustraire ma sœur à l’effroyable danger qui la menaçait. Je ne vous demande pas si vous consentez à signer ce certificat d’aliénation mentale.

— Sans nul doute. Mais il faut deux signatures.

— Vous oubliez que moi aussi j’ai le diplôme de médecin. Voici les papiers, sur cette table. Si vous voulez bien les signer, nous pouvons dès demain faire emmener le malade.

C’est ainsi que je rendis visite à sir Thomas Rossiter, le fameux entomologiste. Ainsi également que je gravis le premier échelon du succès : car Lady Rossiter et Lord Linchmere, devenus pour moi des amis fidèles, n’ont jamais oublié l’aide que je leur ai fournie dans le besoin. Sir Thomas a quitté la maison de santé. On le dit guéri. Je crois néanmoins que si je revenais passer une autre nuit à Delamere Court, je pousserais le le verrou de ma porte.