Ouvrir le menu principal

Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/84

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


frottais les yeux, je me pinçais, résolu à monter jusqu’au bout cette faction ridicule.

J’y réussis. Du fond du corridor, la pendule carillonna deux heures. Alors, j’étendis la main sur le dormeur. Il se redressa instantanément, et sa figure manifesta l’émotion la plus vive.

— Vous avez entendu quelque chose ?

— Non, Monsieur. Il est deux heures.

— Je prends la garde. Vous pouvez vous coucher.

Je m’allongeai sous la couverture, comme il l’avait fait, et ne tardai pas à m’assoupir. La dernière chose dont j’eus conscience, ce fut le rond de lumière, et, à son centre, la petite silhouette cassée en deux, la figure tirée et anxieuse de Lord Linchmere.

Combien de temps je dormis, je l’ignore. Une brusque secousse à la manche m’éveilla en sursaut. L’ombre régnait dans la pièce ; mais une forte odeur d’huile m’avertit que la lampe venait seulement d’être éteinte.

— Vite ! vite ! me glissait dans l’oreille la voix de Lord Linchmere.

Je bondis hors du lit. Lord Linchmere me saisit le bras.

— Par ici ! murmura-t-il.

Et il m’entraîna vers un angle de la chambre.

— Chut ! Écoutez !

Au milieu de la grande paix nocturne, j’entendis nettement des pas s’approcher dans le corridor : des pas furtifs, étouffés et intermittents, comme ceux d’un homme qui, après chaque enjambée, fait par prudence une pause. Quelquefois, toute une minute s’écoulait sans le moindre bruit ; puis, une rumeur sourde, un craquement léger annonçaient une nouvelle avance. Mon compagnon tremblait de fièvre ; sa main, cramponnée à mon bras, avait les soubresauts d’une branche dans le vent.

— Qu’y a-t-il ? chuchotai-je.

— C’est lui !

— Sir Thomas ?

— Oui.

— Que veut-il ?

— Taisez-vous ! Et ne bougez pas sans que je vous le dise.

Je devinai qu’on tâtait la porte. La poignée joua, presque silencieusement ; et je vis s’indiquer, longue et pâle, une raie de lumière. Dans le corridor brûlait une lampe lointaine : cela suffisait tout juste pour que, du fond de la chambre obscure, l’extérieur devînt visible. Puis, la raie s’élargit, s’élargit encore, très doucement, très progressivement ; et sur le fond de clarté se profila un homme. Et l’homme s’accroupissait, se tassait sur lui-même, si bien qu’on eût cru voir l’ombre d’un nain obèse et difforme. Lentement, la porte s’ouvrit toute large, encadrant cette apparition sinistre. Et alors, tout d’un coup, l’homme accroupi s’élança. Ce fut comme le bond d’un tigre à travers la chambre. Puis, il y eut trois coups terribles frappés sur le lit avec un objet pesant.

La stupeur me paralysait. Je restais cloué sur place. D’un cri, mon compagnon me rendit à moi-même, en m’appelant au secours. La porte ouverte laissait entrer assez de lumière pour me permettre de distinguer les contours des choses : et j’aperçus le petit Lord Linchmere qui, les bras noués au cou de son beau-frère, s’accrochait vaillamment à lui, comme un bull-terrier de combat s’accroche des dents à un limier. Long et osseux, l’autre se débattait, se tournait, se retournait, cherchant à empoigner son adversaire ; mais celui-ci, l’ayant vigoureusement agrippé par derrière, ne lâchait pas prise, bien