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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/66

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bien. La colonne a fait halte, mais elle sera là demain de bonne heure. Il n’y a plus de danger.

Dans le groupe qui garnissait le seuil, les applaudissements éclatèrent. On riait, on se serrait les mains.

— Supposez cependant qu’on nous attaque avant demain matin ! s’écria Ralston avec impétuosité. Faut-il que les nôtres soient dé fieffés imbéciles pour ne pas pousser de l’avant ! Tas de fainéants qui devraient, jusqu’au dernier, passer devant une cour martiale !

— Tout va bien. L’ennemi a certainement reçu un coup. On peut le voir ramener des centaines de blessés par-dessus la colline. Il doit avoir subi de grosses pertes et n’attaquera pas avant le matin.

— Non, certainement, confirma le colonel, il n’attaquera pas avant le matin. Tout de même, regagnez vos postes. Il ne faut pas que nous démunissions un seul point.

Il quitta la chambre avec les autres. Mais, en sortant, il jeta derrière lui un regard, et ses yeux, une seconde, rencontrèrent ceux du vieux professeur. « Je remets leur sort entre vos mains », disaient-ils clairement. Et le Professeur répondit par un triste sourire.

L’après-midi se passa tout entier sans que les Boxers fissent leur dernière attaque. Pour le colonel Dresler, cette inaction peu habituelle signifiait qu’ils rassemblaient leurs forces et se concentraient en vue de l’inévitable et décisif assaut. Au contraire, pour le reste de la garnison, le siège était fini, les pertes subies par l’ennemi le réduisaient à l’impuissance. Aussi l’heure du dîner venue, se rangea-t-il gaîment et bruyamment autour ce la table. On déboucha les trois flacons de Lacryma Christi, on ouvrit le fameux baril de caviar.

C’était un grand baril, et qui ne se trouva pas vidé quand chacun eut reçu pour sa part une cuillerée pleine. Ralston, en sa qualité d’épicurien, eut droit à double ration. Il becquetait le caviar à la façon d’un oiseau vorace. Ainslie en reprit. Le Professeur s’en attribua une large cuillerée. Le colonel Dresler, qui l’observait de près, fit de même. Les dames en mangèrent copieusement, à l’exception de la jolie Miss Patterson, qui en détestait le goût acre et salé ; malgré l’aimable insistance du Professeur, à peine toucha-t-elle à un coin de son assiette.

— Mon petit régal n’a pas la chance de vous plaire, lui dit-il. C’est un désappointement pour moi, qui le réservais dans l’espoir de vous être agréable. Je vous en prie, mangez de mon caviar.

— Je n’ai jamais apprécié le caviar, répondit-elle. Cela viendra peut-être, avec le temps.

— Il faut commencer. Pourquoi ne pas entreprendre tout de suite l’éducation de votre goût ? Puisque je vous le demande !

Le visage charmant de la jeune fille s’illumina d’un radieux et puéril sourire.

— Que d’empressement ! Je ne vous savais pas si galant, Professeur Mercer ! Si je ne mange pas de votre caviar, je ne vous en suis pas moins reconnaissante.

— C’est folie que de n’en pas manger ! se récria le Professeur, si vivement que le sourire s’éteignit sur le visage de la jeune fille, et que les yeux dont il la regardait réfléchirent leur gravité dans ses yeux, à elle. Je vous dis que c’est folie de n’en pas manger ce soir !

— Mais pourquoi ? pourquoi ? interrogea-t-elle.

— Parce que vous en avez dans