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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/37

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d’objets extravagants, souvent sinistres, me disposait aux graves pensées. Je me dévêtis enfin, soufflai ma lampe et m’allongeai. Et voici, fidèlement décrite, la scène que je vis en rêve. Elle s’évoque dans mon souvenir plus nette qu’aucune autre dont je fus le témoin éveillé.


J’étais devant une espèce de salle basse. Quatre arcs s’élançant des côtés se rejoignaient pour en soutenir la voûte concave. L’architecture en était rude, mais puissante. Cette salle faisait évidemment partie d’un grand édifice.

Trois hommes en noir, coiffés de toques en velours évasées dans le haut, siégeaient sur une estrade tendue de rouge. À leur gauche se tenaient, debout, deux hommes en longues robes, portant des serviettes qui semblaient bourrées de volumineux dossiers ; à leur droite, et me faisant face, une femme petite et blonde, avec des yeux d’azur limpide, des yeux d’enfant. Elle avait passé la première jeunesse, sans qu’on pût dire qu’elle avait atteint l’âge mûr. Solidement bâtie, elle respirait l’orgueil et la confiance. La pâleur n’altérait pas la sérénité de son visage. Le curieux visage ! Avenant et félin tout ensemble, avec une pointe de subtile cruauté dans la bouche droite et forte et dans les mâchoires grasses ! Elle avait une sorte de robe blanche très flottante. Un prêtre l’assistait : maigre et fervent, il ne cessait pas de lui murmurer des mots à l’oreille, ni de brandir devant elle un crucifix. Elle, cependant, détournait la tête, et, par-dessus le crucifix, attachait obstinément ses regards sur les trois hommes en noir, que je compris être ses juges.

Comme je considérais ce spectacle, les trois hommes se levèrent. Il y eut quelques paroles dites ; mais je n’en pus distinguer aucune, bien que j’eusse conscience que c’était l’homme du milieu qui parlait. Puis, tous les trois quittèrent la salle, suivis des deux porteurs de dossiers. Au même instant, plusieurs gaillards de mine sévère, bien découplés dans de solides justaucorps, entrèrent fort affairés. Ils enlevèrent d’abord les tentures rouges, puis les charpentes de l’estrade, de façon à débarrasser complètement la salle. Cet écran ôté, des meubles surprenants apparurent. L’un d’eux semblait un lit, avec des roulettes de bois à chacune de ses extrémités, et une manivelle pour en régler la longueur. Un deuxième avait l’air d’un cheval de bois. J’en remarquai un certain nombre d’autres tout aussi spéciaux, et des quantités de cordes suspendues à des poulies. Cela faisait assez l’effet d’un gymnase moderne.

Un nouveau personnage fit alors son entrée en scène. Tout en noir, il était grand, mince, avec des traits tirés et austères. Sa seule vue me donna le frisson. Des taches constellaient ses vêtements, tout lustrés de graisse. Il manifestait une dignité lente qui me frappa, comme s’il eût pris un commandement dès son entrée. En dépit de son physique grossier et de sa tenue sordide, c’était ici son affaire, sa place, son service. Il portait à son bras gauche un rouleau de cordes légères. La dame le toisa d’un regard interrogateur, mais sans que rien s’émût sur son visage, qui continua d’exprimer la confiance, et même le défi. Au contraire, le visage du prêtre se couvrit d’une pâleur mortelle, et sur son front qui s’inclinait je vis la sueur perler. Il élevait les mains dans un geste de prière, et, penché, marmottait sans trêve des mots éperdus à l’oreille de la dame.