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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/18

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que je rappelle. Le conducteur était un homme éprouvé, au service de la Compagnie depuis dix ans, et qui n’avait jamais encouru de blâme. Il s’appelait John Palmer.

L’horloge de la gare sonnait huit heures et le conducteur allait donner au mécanicien le signal accoutumé, lorsqu’il vit deux voyageurs en retard se hâter le long du quai. L’un était un homme d’une stature peu commune, vêtu d’un long pardessus noir à parements et col d’astrakan, et qui avait relevé son col pour protéger sa gorge contre le vent aigre. Autant que le conducteur en put juger par une inspection assez hâtive, il paraissait un individu de cinquante à soixante ans, qui gardait encore sensiblement la vigueur et la vivacité de la jeunesse. Il tenait d’une main un sac de voyage en cuir brun. Une dame l’accompagnait, grande et droite, et marchant d’un tel pas qu’elle le laissait en arrière. Elle portait un long cache-poussière de couleur fauve, avec une toque noire très collante, et un voile foncé lui cachait presque entièrement le visage. Les deux voyageurs auraient pu passer pour le père et la fille. Ils longeaient à grands pas la file des voitures quand le conducteur John Palmer les interpella.

— Allons, voyons, Monsieur, dépêchez-vous, le train part !

— Première classe, répondit l’homme.

Le conducteur tourna la poignée de la portière la plus proche. Dans le compartiment qu’il venait d’ouvrir était assis un individu de petite taille, qui avait un cigare à la bouche, et dont l’aspect dut faire impression sur le conducteur puisqu’il se trouva prêt, dans la suite, à le décrire ou à l’identifier. C’était un homme de trente-quatre à. trente-cinq ans, vêtu de gris, l’air vif, le nez très accusé, la figure rougeaude et fatiguée, la barbe mince, noire et taillée court. Il leva les yeux au moment où s’ouvrit la portière. Le grand voyageur, près de gravir le marchepied, s’arrêta.

— C’est ici le compartiment des fumeurs, dit-il en se retournant vers le conducteur, et le tabac incommode Madame.

— Parfait ! Voici votre affaire, Monsieur.

Refermant la portière du compartiment, le conducteur ouvrit celle du compartiment voisin, qui était vide, poussa à l’intérieur les deux voyageurs, siffla, et le train se mit en marche. L’homme au cigare, penché à la portière de son compartiment, jeta quelques mots au conducteur en passant devant lui : mais les mots se perdirent dans le tumulte du départ. Palmer grimpa dans son fourgon et ne pensa plus à l’incident.

Douze minutes plus tard, le train arrivait à Willesden Junction, où il ne fit qu’une halte très brève. L’examen des billets a permis d’établir avec certitude que personne ne prit ou ne quitta le train ; pas un seul voyageur, même, ne descendit sur le quai. À 5 heures 14, le train se remit en route pour Manchester, et il atteignit Rugby à 6 heures 50, avec cinq minutes de retard.

À Rugby, l’attention du personnel de la gare fut mise en éveil par le fait qu’un compartiment de première classe avait sa portière ouverte. On visita le compartiment, puis le voisin, et l’on fit des constatations surprenantes.

Le compartiment des fumeurs, occupé au départ d’Euston par le petit homme à figure rouge et barbe noire, était vide. Sauf un bout de cigare