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Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/15

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qu’il m’écoutait, la colère s’effaçait, et le triste, l’impassible masque retombait sur son visage.

— Monsieur Colmore, dit-il, mon secret devient le vôtre. Je n’ai à m’en prendre qu’à moi-même d’un relâchement de précautions. Des demi-confidences sont pires que des confidences ; et sachant ce que vous savez, vous pouvez tout savoir. Après ma mort, faites de cette histoire ce qu’il vous plaira ; mais, jusque-là, vous me répondez sur l’honneur de n’en souffler mot à âme qui vive. J’ai encore mon orgueil, Dieu me pardonne ! ou, du moins, trop d’orgueil pour ne pas souffrir de la pitié qu’on m’infligerait. Je souris de l’envie et je méprise la haine ; je ne supporte pas la pitié.

Vous n’ignorez plus d’où vient la voix, cette voix qui, je m’en rends bien compte, intrigue si fort mes gens. Je sais les rumeurs qu’elle a fait naître. Scandaleux ou superstitieux, je dédaigne les commentaires, et je pardonne. Ce que je ne pardonnerais jamais, ce serait qu’on m’épiât sournoisement, qu’on écoutât aux portes, chez moi, pour satisfaire une curiosité illicite ! Mais de cela, monsieur Colmore, je crois pouvoir vous absoudre.

Tout jeune encore, beaucoup plus jeune que vous ne l’êtes, je me trouvai jeté en plein Londres sans un conseiller, sans un ami, avec une fortune qui n’attirait que trop vers moi les faux amis et les faux conseillers. Je bus largement à la coupe de la vie ; si quelqu’un y a bu plus largement que moi, je ne l’envie guère. Je m’en ressentis dans ma bourse, dans mon caractère, dans ma santé. J’en arrivai à ne pouvoir me passer de stimulants. Je devins un homme contre qui ma mémoire se révolte. Et ce fut alors, ce fut au temps de ma pire abjection, que Dieu m’envoya l’âme la plus exquise, la plus tendre, qui jamais descendit du ciel pour exercer ici-bas le ministère d’ange. Elle m’aima dans ma misère, elle m’aima ! Je m’étais ravalé au niveau de la brute : elle voua sa vie à refaire de moi un homme !

Mais elle subit les atteintes d’un mal inexorable ; et je la vis dépérir sous mes yeux ! Dans la minute de son agonie, ce n’était pas à elle-même qu’elle pensait, ni à ses souffrances, ni à sa mort : c’était à moi. Sa seule crainte, c’était que je vinsse à retomber