Page:Dostoïevski - Les Possédés, Plon, 1886, tome 2.djvu/264

Cette page n’a pas encore été corrigée

vêque. La pensée désespérée qui lui était venue tantôt s’emparait de plus en plus de son esprit. Kiriloff l’avait à peine remarqué. Lipoutine connaissait depuis longtemps déjà la théorie de l’ingénieur, et il s’était toujours moqué de ce dernier, mais maintenant il se taisait et regardait autour de lui d’un air sombre.

— J’accepterais bien du thé, dit Pierre Stépanovitch, — je viens de manger un beefsteak, et je comptais trouver du thé chez vous.

— Soit, buvez.

— Auparavant vous n’attendiez pas que je vous en demandasse pour m’en offrir, observa quelque peu aigrement Pierre Stépanovitch.

— Cela ne fait rien. Que Lipoutine boive aussi.

— Non, je… je ne peux pas.

— Je ne veux pas ou je ne peux pas ? questionna Pierre Stépanovitch en se tournant brusquement vers lui.

— Je ne prendrai rien chez lui, répondit Lipoutine d’un ton significatif.

Pierre Stépanovitch fronça le sourcil.

— Cela sent le mysticisme ; le diable sait quelles gens vous êtes tous !

Personne ne releva cette observation ; le silence régna pendant une minute.

— Mais je sais une chose, ajouta d’un ton impérieux Pierre Stépanovitch, — c’est qu’en dépit de tous les préjugés chacun de nous accomplira son devoir.

— Stavroguine est parti ? demanda Kiriloff.

— Oui.

— Il a bien fait.

Une flamme brilla dans les yeux de Pierre Stépanovitch, mais il se contint.

— Peu m’importe votre manière de voir, pourvu que chacun tienne sa parole.

— Je tiendrai ma parole.

— Du reste, j’ai toujours été convaincu que vous acc