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érité.

Pierre Stépanovitch eut un frisson.

— Comment, je ne dis pas la vérité ! vociféra-t-il, — qu’est-ce encore que cela ?

— Seigneur, je vais perdre la tête ! s’écria Lisa.

— Mais comprenez donc au moins qu’en ce moment il est fou ! cria de toute sa force Pierre Stépanovitch, — cela n’a rien d’étonnant, après tout : sa femme a été assassinée. Voyez comme il est pâle… Il a passé toute la nuit avec vous, il ne vous a pas quitté une minute, comment donc le soupçonner ?

— Nicolas Vsévolodovitch, parlez comme vous parleriez devant Dieu : êtes-vous coupable, oui ou non ? Je le jure, je croirai à votre parole comme à celle de Dieu et je vous accompagnerai au bout du monde, oh ! oui, j’irai partout avec vous ! Je vous suivrai comme un chien…

— Pourquoi donc la tourmentez-vous, tête fantastique que vous êtes ? fit Pierre Stépanovitch exaspéré. — Élisabeth Nikolaïevna, pilez-moi dans un mortier, je dirai encore la même chose : il n’est pas coupable, loin de là, lui-même est tué, vous voyez bien qu’il a le délire. On ne peut rien lui reprocher, rien, pas même une pensée !… Le crime a été commis par des brigands qui, pour sûr, d’ici à huit jours, seront découverts et recevront le fouet… Les coupables ici sont le galérien Fedka et des ouvriers de l’usine Chpigouline, toute la ville le dit, je vous répète le bruit qui court.

— C’est vrai ? C’est vrai ? questionna Lisa tremblante comme si elle avait attendu son arrêt de mort.

— Je ne les ai pas tués et j’étais opposé à ce crime, mais je savais qu’on devait les assassiner et j’ai laissé faire les assassins. Allez-vous en loin de moi, Lisa, dit Nicolas Vsévolodovitch, et il rentra dans la salle.

La jeune fille couvrit son visage de ses mains et sortit de la maison. Le premier mouvement de Pierre Stépanovitch fut de courir après elle, mais, se ravisant tout à coup, il alla retrouver Stavroguine.

— Ainsi vous… Ainsi vous… Ainsi vous n’avez peur de rien ?