Page:Dostoïevski - Les Possédés, Plon, 1886, tome 1.djvu/287

Cette page n’a pas encore été corrigée

me donner trois roubles pour que je puisse me réchauffer avec un peu de thé.

— Ainsi tu t’étais posté sur ce pont pour m’attendre, je n’aime pas cela. Qui te l’avait ordonné ?

— Personne, seulement je connaissais votre générosité que nul n’ignore. Dans notre métier, vous le savez vous-même, il y a des hauts et des bas. Tenez, vendredi, je me suis fourré du pâté jusque-là, mais depuis trois jours je me brosse le ventre… Votre Grâce ne me fera-t-elle pas quelque largesse ? Justement j’ai, pas loin d’ici, une commère qui m’attend, seulement on ne peut pas se présenter chez elle quand on n’a pas de roubles.

— Pierre Stépanovitch t’a promis quelque chose de ma part ?

— Ce n’est pas qu’il m’ait promis quelque chose, il m’a dit que dans tel cas donné je pourrais être utile à Votre Grâce, mais de quoi s’agit-il au juste ? Il ne me l’a pas expliqué nettement, car Pierre Stépanovitch n’a aucune confiance en moi.

— Pourquoi donc ?

— Pierre Stépanovitch est _astrolome_ et il connaît toutes les _planèdes _de Dieu, mais cela ne l’empêche pas d’avoir aussi ses défauts. Je vous le dis franchement, monsieur, parce que j’ai beaucoup entendu parler de vous, et je sais que vous et Pierre Stépanovitch, ça fait deux. Lui, quand il a dit de quelqu’un : C’est un lâche, il ne sait plus rien de cet homme sinon que c’est un lâche. A-t-il décidé qu’un tel est un imbécile, il ne veut plus voir en lui que l’imbécillité. Mais je puis n’être un imbécile que le mardi et le mercredi, tandis que le jeudi je serai peut-être plus intelligent que lui-même. Par exemple, il sait qu’en ce moment je soupire après un passeport, — vu qu’en _Rassie_ il faut absolument en avoir un, — et il croit par là me tenir tout à fait entre ses mains. Pierre Stépanovitch, je vous le dis, monsieur, se la coule fort douce, parce qu’il se représente l’homme à sa façon et ensuite ne démord plus de son idée. Avec cela, il