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toujours et sans relâche les projets de mariage pour son fils.

Celui-ci était certainement trop jeune pour se marier ; mais la fiancée était si riche qu’il était impossible de manquer une si belle occasion. Le prince fut désagréablement surpris de la persistance des sentiments du jeune homme, et, assiégé de craintes, il lui ordonna sévèrement de rompre avec Natacha ; mais il s’avisa bientôt d’un bien meilleur moyen, qui fut de conduire Aliocha chez la comtesse.

Catherine, la belle-fille de la comtesse, quoique presque encore enfant, était réputée pour sa beauté ; c’était un excellent cœur, une âme sereine et chaste ; elle était gaie, spirituelle et sensible.

Le prince ne s’était pas trompé. Aliocha, pour qui Natacha n’avait plus l’attrait de la nouveauté, fut effectivement sous le charme.

Le prince se montra alors très-affable pour son fils (sauf, toutefois, la question d’argent). Aliocha sentait bien qu’une résolution inflexible, irrévocable, se cachait sous toutes ces caresses ; il en éprouvait du chagrin, mais bien moins que s’il n’eût pas vu chaque jour Catherine Féodorovna.

Depuis cinq jours il ne s’était pas montré chez Natacha ; je le savais et, tout en me rendant chez elle au sortir de chez les Ikhméniew, je me demandais avec inquiétude ce qu’elle pouvait avoir à me dire. J’aperçus de loin une bougie sur sa fenêtre, signal convenu pour m’annoncer qu’elle avait absolument besoin de me voir ; comme je passais presque tous les jours devant chez elle, je pouvais toujours savoir si elle m’attendait et si elle avait besoin de moi. Elle mettait souvent la lumière sur la fenêtre depuis quelque temps !…



XV


Elle était seule, et se promenait en long et en large dans la chambre, les bras croisés et plongée dans une profonde rêverie. Le samovar était sur la table et s’était depuis