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Cinq jours après la mort de Smith, je m’installai dans son logement ; ce fut pour moi une journée d’une tristesse insupportable ; le temps était froid, et une pluie mêlée de neige tomba toute la journée ; sur le soir seulement, le soleil se montra un instant, et un rayon égaré vint, sans doute par curiosité, regarder dans ma chambre. Je commençais à regretter d’être venu me loger là : ma chambre était grande, mais si basse, si enfumée, si imprégnée d’une odeur de renfermé et si désagréablement vide, malgré mes quelques meubles !

Je passai la matinée à mettre de l’ordre dans mes papiers, qu’à défaut de portefeuille j’avais transportés dans une taie d’oreiller. Puis je me mis à écrire ; mais la plume m’échappait des doigts ; j’avais la tête remplie d’autres choses…

Je jetai ma plume et m’approchai de la fenêtre. Il commençait à faire sombre, et ma tristesse ne faisait que s’accroître : diverses pensées pénibles venaient m’assiéger. J’avais le sentiment que je finirais par succomber dans cette immense ville. Le printemps approchait. Je reviendrais à la vie, pensais-je, si je pouvais m’arracher à ma carapace et m’en aller respirer la fraîche odeur des champs et des bois, que je n’ai pas vus depuis si longtemps…

Quel charme ce serait si je pouvais, par quelque enchantement ou par quelque miracle, oublier entièrement tout ce qui s’était passé, tout ce que j’avais vécu pendant les dernières années, et, l’esprit libre et frais, recommencer de vivre avec de nouvelles forces ! S’il le fallait, me disais-je enfin, j’entrerais dans la maison des fous, pour me retourner la cervelle et la disposer d’une autre façon, et me guérir ensuite. J’avais soif de vivre et de croire en la vie !… Je partis d’un éclat de rire ! Et après ma sortie de la maison des fous, que ferais-je ? Me remettrais-je à écrire des romans ?…