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— Cela ne me semble pas possible, répondis-je. Puis je me dis, à part moi, que cette pensée lui était également venue. C’était singulier !

— Tu l’as regardé tout le temps… si fixement…

— Oui, il m’a paru un peu étrange.

— À moi aussi. Il a une façon de parler… Je suis fatiguée, mon ami. Laisse-moi et viens me voir demain, en sortant de chez eux. Ah ! dis-moi encore, n’était-ce pas blessant, ce que je lui ai dit, que je désirais l’aimer bien vite ?

— Non… pourquoi aurait-ce été blessant ?

— Et pas non plus trop… sot ? Je lui ai pourtant dit que je ne l’aimais pas encore.

— Nullement, c’était au contraire très-gentil. Tu étais ravissante en ce moment. C’est lui qui sera sot, si du haut de sa grandeur il ne peut pas comprendre cela.

— Tu as l’air fâché contre lui. Ah ! que je suis méchante et méfiante et vaine ! Ne ris pas ; tu sais que je ne te cache jamais rien. Ah ! bon et cher ami ! Si de nouveau je suis malheureuse, si le chagrin revient, tu seras auprès de moi ; peut-être y seras-tu seul ! Comment pourrais-je t’en récompenser ? Vania !… ne me maudis jamais…

Je rentrai chez moi et me couchai. Ma chambre était humide et sombre comme une cave. Je sentais fermenter en moi toutes sortes de pensées et de sentiments, et je fus longtemps sans pouvoir m’endormir,

Mais comme devait rire en ce moment un homme qui s’endormait dans son lit confortable, si toutefois il ne trouvait pas au-dessous de sa dignité de rire de nous ! Il est probable qu’il trouvait cela au-dessous de sa dignité !

III

Le lendemain matin, vers les dix heures, en sortant de chez moi pour courir à Vassili-Ostrow, chez les Ikhméniew, et de là chez Natacha, je me heurtai sur le seuil de ma