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hier… à sa veuve… pour l’enterrement. La pauvre femme est fort à plaindre… elle est phtisique… elle reste avec trois petits enfants sur les bras, et elle n’a pas de quoi les nourrir… il y a encore une fille… Peut-être que vous-même vous auriez fait comme moi, si vous aviez vu cette misère. Du reste, je le reconnais, je n’avais nullement le droit d’agir ainsi, surtout sachant combien vous aviez eu de peine à me procurer cet argent.

— Laisse donc, Rodia, je suis convaincue que tout ce que tu fais est très-bien ! répondit la mère.

— N’en soyez pas si convaincue que ça, répliqua-t-il en grimaçant un sourire.

La conversation resta suspendue pendant quelque temps. Paroles, silence, réconciliation, pardon, tout avait quelque chose de forcé, et chacun le sentait.

— Sais-tu, Rodia, que Marfa Pétrovna est morte ? fit tout à coup Pulchérie Alexandrovna.

— Quelle Marfa Pétrovna ?

— Ah ! mon Dieu, mais Marfa Pétrovna Svidrigaïloff ! Je t’ai si longuement parlé d’elle dans ma dernière lettre !

— A-a-ah ! oui, je me rappelle. Ainsi elle est morte ? Ah ! en effet, dit-il avec le tressaillement subit d’un homme qui s’éveille. Est-il possible qu’elle soit morte ? De quoi donc ?

— Figure-toi qu’elle a été enlevée tout d’un coup ! se hâta de répondre Pulchérie Alexandrovna, encouragée à poursuivre par la curiosité que manifestait son fils.

— Elle est morte le jour même où je t’ai envoyé cette lettre. À ce qu’il paraît, cet affreux homme a été la cause de sa mort. On dit qu’il l’a rouée de coups !

— Est-ce qu’il se passait des scènes pareilles dans leur ménage ? demanda Raskolnikoff en s’adressant à sa sœur.

— Non, au contraire, il se montrait toujours très-patient, très-poli même avec elle. Dans beaucoup de cas, il faisait preuve d’une trop grande indulgence, et cela a duré sept ans… La patience lui a échappé tout d’un coup.