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jeune, il avait aimé sa femme à la folie, mais elle était morte, laissant en son cœur un noble et ineffaçable souvenir. Enfin, ayant hérité du village de Stépantchikovo, ce qui haussait sa fortune à six cents âmes, il quitta le service et s’en fut vivre à la campagne avec son fils de huit ans, Hucha, dont la naissance avait coûté la vie de sa mère, et sa fillette Sachenka, âgée de quinze ans, qui sortait d’un pensionnat de Moscou où on l’avait mise après ce malheur. Mais la maison de mon oncle ne tarda pas à devenir une vraie arche de Noé. Voici comment.

Au moment où il prenait sa retraite après son héritage, sa mère, la générale Krakhotkine, perdit son second mari, épousé quelque seize ans plus tôt, alors que mon oncle, encore simple cornette, pensait déjà à se marier.

Longtemps elle refusait son consentement à ce mariage, versant d’abondantes larmes, accusant mon oncle d’égoïsme, d’ingratitude, d’irrespect. Elle arguait que la propriété du jeune homme suffisait à peine aux besoins de la famille, c’est-à-dire à ceux de sa mère avec son cortège de domestiques, de chiens, de chats, etc. Et puis, au beau milieu de ces récriminations et de ces larmes, ne s’était-elle pas mariée tout à coup avant son fils ?