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— Foma, comment as-tu pensé des choses pareilles ? s’écria mon oncle.

— Je vous observais la mort dans l’âme. Si vous voulez savoir à quel point j’ai souffert, interrogez Shakespeare ; il vous répondra dans son Hamlet ; il vous dira l’état de mon âme. J’étais devenu méfiant et farouche. Dans mon inquiétude, dans mon indignation, je voyais tout au pire. Voilà pourquoi vous avez pu remarquer mon désir de la faire quitter cette maison : je voulais la sauver. Voilà pourquoi, tous ces derniers temps, vous me voyiez nerveux et courroucé contre tout le genre humain. Oh ! qui me réconciliera désormais avec l’humanité ? Je comprends que je fus peut-être exigeant et injuste envers vos hôtes, envers votre neveu, envers M. Bakhtchéiev, en exigeant de lui une connaissance approfondie de l’astronomie. Mais qui ne me pardonnerait en considération de ce que souffrait alors mon âme ? Je cite encore Shakespeare et je dis que je me représentais alors l’avenir comme un abîme insondable au fond duquel était tapi un crocodile. Je sentais que mon devoir était de prévenir ce malheur, que je n’avais pas d’autre raison de vivre. Mais quoi ? Vous ne comprîtes pas ces nobles mouvements de mon âme, et vous ne me payâtes