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gnie ! Il ne lui restera plus que l’abri de son buisson et le parfum des fleurs.

— À quoi bon t’emporter, Stépane ? Cela n’avancera pas les affaires ! s’écria mon oncle. Qu’as-tu à te fâcher ? Tu m’abasourdis. Qu’est-ce que ça peut bien te faire ?

— Y a-t-il un cœur dans ma poitrine, oui ou non ? J’ai beau ne lui être qu’un étranger, cela m’irrite. C’est peut-être aussi par affection que je le dis... Hé ! que le diable m’emporte ! Quel besoin avais-je de revenir chez vous ? Qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Qu’est-ce que ça peut bien me faire ?

Ainsi s’agitait M. Bakhtchéiev ; mais je ne l’écoutais plus, plongé que j’étais dans une profonde méditation au sujet de celle que nous poursuivions. Voici brièvement la biographie de Tatiana Ivanovna, telle que j’eus l’occasion de la recueillir par la suite, d’une source certaine. Il faut la connaître pour comprendre ses aventures.

Pauvre orpheline élevée dès l’enfance dans une maison étrangère et peu hospitalière, puis jeune fille pauvre, puis demoiselle pauvre, enfin vieille fille pauvre, Tatiana Ivanovna, dans toute sa pauvre vie, avait bu jusqu’à la lie la coupe amère du chagrin, de l’isolement, de l’humiliation et des