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beaucoup de temps avait passé depuis, mais l’aspic de la vanité littéraire fait parfois des piqûres bien profondes et mêmes incurables, surtout chez les individus bornés.

Désabusé dès son premier pas dans la carrière des lettres, Foma Fomitch s’était à jamais joint au troupeau des affligés, des déshérités, des errants. Je pense que c’est de ce moment que se développa chez lui cette vantardise, ce besoin de louanges, d’hommages, d’admiration et de distinction. Ce pitre avait trouvé moyen de rassembler autour de lui un cercle d’imbéciles extasiés. Son premier besoin était d’être le premier quelque part, n’importe où, de vaticiner, de fanfaronner, et si personne ne le flattait, il s’en chargeait lui-même. Une fois qu’il fut devenu le maître incontesté de la maison de mon oncle, je me souviens de l’avoir entendu prononcer les paroles que voici :

« Je ne resterai plus longtemps parmi vous — et son ton s’emplissait d’une gravité mystérieuse — Quand je vous aurait tous établis et que je vous aurai fait saisir le sens de la vie, je vous dirai adieu et je m’en irai à Moscou pour y fonder une revue. Je ferai des cours où passeront mensuellement trente mille auditeurs. Alors, mon nom retentira partout et malheur à mes ennemis ! »