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— Mais finis donc, Foma, n’as-tu pas honte de parler ainsi devant tout le monde ?

— La vue de tout cela me chagrine, colonel ; mais, le voyant, je ne saurais me taire. Je suis pauvre et votre mère me donne l’hospitalité. On croirait que c’est pour vous flatter que je me tais, et je ne veux pas qu’un blanc-bec soit en droit de me considérer comme votre pique-assiette ! Peut-être tout à l’heure, quand je suis entré dans cette salle, ai-je un peu forcé ma franchise, peut-être ai-je usé de grossièreté, mais c’est parce que vous me mettez dans une situation pénible. Vous êtes avec moi d’une telle arrogance qu’on me prendrait pour votre esclave. Vous prenez plaisir à m’humilier devant des étrangers, alors que je suis votre égal, entendez-vous, votre égal, et sous tous les rapports ! Il est fort possible que ce soit moi qui vous rende service en vivant chez vous, au lieu que vous soyez mon bienfaiteur. On m’humilie ; je suis bien obligé de faire mon propre éloge. Il m’est impossible de me taire ; je dois parler et protester sans retard et dénoncer votre jalousie phénoménale. Vous voyez que, dans une conversation amicale, j’ai pu montrer mes connaissances, mon goût, l’extrême étendue de mes lectures ; ça vous gêne ; vous ne pouvez le