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moi, eh bien, tu resteras ici pour consoler les maîtres en leur dansant la Kamarinskaïa ; quant à moi, je quitterai cette maison sur-le-champ. J’ai dit. Va-t-en !

— Il me semble que vous êtes un peu sévère, remarqua très mollement Obnoskine.

— En effet ! c’est très juste ! s’exclama mon oncle. Mais il s’arrêta et se tut. Foma le couvait d’un regard sombre.

— Je m’étonne, Paul Sémionovitch, de l’attitude des écrivains contemporains, de ces poètes, de ces savants, de ces penseurs, déclara-t-il. Comment ne se préoccupent-ils pas des chansons que chante en dansant le peuple russe ? Qu’ont fait jusqu’à présent tous ces Pouchkine, tous ces Lermontov, tous ces Borozdine ? Je reste songeur. Le peuple danse la Kamarinskaïa, cette apothéose de l’ivrognerie, et eux, pendant ce temps-là, ils chantent les myosotis ! C’est une question sociale ! Qu’ils me montrent un paysan, s’il leur plaît, mais un paysan sublime, un villageois, dirai-je, et non un paysan. Qu’ils me le montrent dans toute sa simplicité, ce sage villageois, fût-il même chaussé de laptis[1] — faisons cette concession ! —

  1. Laptis, sandales en écorce de bouleau.