Page:Dostoïevski - Carnet d’un inconnu 1906.djvu/139

Cette page a été validée par deux contributeurs.


le soir, la générale tomba malade et une morne tristesse pesa sur la maison. Le seul espoir restait qu’en sa troisième nuit, Falaléi eût enfin quelque songe distingué, mais l’indignation fut au comble lorsqu’on sut que, de toute la semaine, il n’avait cessé de rêver du bœuf blanc. Il ne rêverait plus jamais du grand monde !

Le plus étrange, c’est que l’idée de mentir ne vint pas à Falaléi. Il ne s’avisa pas de dire qu’au lieu du bœuf blanc, il avait vu, par exemple, une voiture remplie de dames en compagnie de Foma Fomitch. Un pareil mensonge n’eut pas constitué un bien grand péché. Mais, l’eût-il voulu, Falaléi était incapable de mentir. On n’avait même pas essayé de le lui suggérer, car chacun savait qu’il se trahirait dès les premiers mots et que Foma Fomitch le pincerait en flagrant délit. Que faire ? La situation de mon oncle devenait intenable. Falaléi était incorrigible et le pauvre garçon se mit à maigrir d’angoisse. Mélanie, la femme de charge, l’aspergea d’une eau bénite où trempait un charbon, afin de conjurer le mauvais sort qu’on lui avait indubitablement jeté, opération à laquelle collabora la bonne Prascovia Ilinitchna, mais qui ne servit de rien.

— Qu’il soit maudit ! criait Falaléi ; il m’apparaît