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s’en vengeait sur mon pauvre oncle, pourtant bien innocent.

Falaléi était merveilleusement beau. Il avait un visage de belle fille des champs. La générale le choyait, le dorlotait, y tenait comme à un jouet rare et coûteux, et presque autant, sinon davantage, qu’à son petit chien frisé Ami. Nous avons décrit le costume qu’elle avait inventé pour lui. Les demoiselles le fournissaient de pommade et le coiffeur Kouzma était chargé de le friser les jours de fête. Ce n’était pas un idiot, mais il était si naïf, si franc, si simple, qu’au premier abord on eût pu le croire.

Avait-il eu quelque rêve, il venait aussitôt le raconter à ses maîtres. Il se mêlait à leur conversation sans prendre garde s’il les interrompait, et leur racontait même des choses qu’on ne leur raconte pas d’ordinaire. Il fondait en larmes si Madame tombait en syncope ou si l’on criait trop après Monsieur. Tous les malheurs le touchaient. Il lui arrivait de s’approcher de la générale et de lui baiser les mains en la suppliant de ne pas se fâcher, et la générale lui pardonnait généreusement toutes ses privautés. Il était bon, sensible, sans rancune, doux comme un agneau, gai comme un enfant heureux.