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avec d’autres que nous ne nous rappellons jamais sans instruction ou sans plaisir. Voilà les fondemens de la fortune que ces expressions ont faite ; & les causes contraires sont celles du discrédit, où tomberont & sont tombées tant d’autres expressions.

Notre langue est déjà fort étendue. Elle a dû, comme toutes les autres, sa formation au besoin, & ses richesses à l’essor de l’imagination, aux entraves de la poésie, & aux nombres & à l’harmonie de la prose oratoire. Elle va faire des pas immenses sous l’empire de la Philosophie ; & si rien ne suspendoit la marche de l’esprit, avant qu’il fût un siecle, un dictionnaire oratoire & poétique du siecle de Louis XIV, ou même du nôtre, contiendroit à peine les deux tiers des mots qui seront à l’usage de nos neveux.

Dans un vocabulaire, dans un dictionnaire universel & raisonné, dans tout ouvrage destiné à l’instruction générale des hommes, il faut donc commencer par envisager son objet sous les faces les plus étendues, connoître l’esprit de sa nation, en pressentir la pente, le gagner de vîtesse, ensorte qu’il ne laisse pas votre travail en arriere ; mais qu’au contraire il le rencontre en avant ; se résoudre à ne travailler que pour les générations suivantes, parce que le moment où nous existons passe, & qu’à peine une grande entreprise sera-t-elle achevée, que la génération présente ne sera plus. Mais pour être plus long-tems utile & nouveau, en devançant de plus loin l’esprit national qui marche sans cesse, il faut abreger la durée du travail, en multipliant le nombre des collegues ; moyen qui toutefois n’est pas sans inconvénient, comme on le verra dans la suite.

Cependant les connoissances ne deviennent & ne peuvent devenir communes, que jusqu’à un certain point. On ignore, à la vérité, quelle est cette limite. On ne sait jusqu’où tel homme peut aller. On sait bien moins encore jusqu’où l’espece humaine iroit, ce dont elle seroit capable, si elle n’étoit point arrêtée dans ses progrès. Mais les révolutions sont nécessaires ; il y en a toûjours eu, & il y en aura toûjours ; le plus grand intervalle d’une révolution à une autre est donné : cette seule cause borne l’étendue de nos travaux. Il y a dans les Sciences un point au-delà duquel il ne leur est presque pas accordé de passer. Lorsque ce point est atteint, les monumens qui restent de ce progrès, sont à jamais l’étonnement de l’espece entiere. Mais si l’espece est bornée dans ses efforts, combien l’individu ne l’est-il pas dans les siens ? L’individu n’a qu’une certaine énergie dans ses facultés, tant animales qu’intellectuelles ; il ne dure qu’un tems ; il est forcé à des alternatives de travail & de repos ; il a des besoins & des passions à satisfaire, & il est exposé à une infinité de distractions. Toutes les fois que ce qu’il y a de négatif dans ces quantités formera la plus petite somme possible, ou que ce qu’il y a de positif formera la somme possible la plus grande ; un homme appliqué solitairement à quelque branche de la science humaine, la portera aussi loin qu’elle peut être portée par les efforts d’un individu. Ajoûtez au travail de cet individu extraordinaire, celui d’un autre, & ainsi de suite, jusqu’à ce que vous ayez rempli l’intervalle d’une révolution, à la révolution la plus éloignée ; & vous vous formerez quelque notion de ce que l’espece entiere peut produire de plus parfait, sur-tout si vous supposez en faveur de son travail, un certain nombre de circonstances fortuites qui en auroient diminué le succès, si elles avoient été contraires. Mais la masse générale de l’espece n’est faite ni pour suivre, ni pour connoître cette marche de l’esprit humain. Le point d’instruction le plus élevé qu’elle puisse atteindre, a ses limites : d’où il s’ensuit qu’il y aura des ouvrages qui resteront toûjours au-dessus de la portée com-

mune des hommes ; d’autres qui descendront peu-à-peu au-dessous, & d’autres encore qui éprouveront cette double fortune.

A quelque point de perfection qu’une Encyclopédie soit conduite, il est évident par la nature de cet ouvrage, qu’elle se trouvera nécessairement au nombre de ceux-ci. Il y a des objets qui sont entre les mains du peuple, dont il tire sa subsistance, & à la connoissance pratique desquels il s’occupe sans relâche. Quelque traité qu’on en écrive, il viendra un moment où il en saura plus que le livre. Il y a d’autres objets sur lesquels il demeurera presqu’entierement ignorant, parce que les accroissemens de sa connoissance sont trop foibles & trop lents, pour former jamais une lumiere considérable, quand on les supposeroit continus. Ainsi l’homme du peuple & le savant auront toûjours également à desirer & à s’instruire dans une Encyclopédie. Le moment le plus glorieux pour un ouvrage de cette nature, ce seroit celui qui succéderoit immédiatement à quelque grande révolution qui auroit suspendu les progrès des Sciences, interrompu les travaux des Arts, & replongé dans les ténebres une portion de notre hémisphere. Quelle reconnoissance la génération, qui viendroit après ces tems de trouble, ne porteroit-elle pas aux hommes qui les auroient redoutés de loin, & qui en auroient prévenu le ravage, en mettant à l’abri les connoissances des siecles passés ? Ce seroit alors (j’ose le dire sans ostentation, parce que notre Encyclopédie n’atteindra peut-être jamais la perfection qui lui mériteroit tant d’honneurs) ; ce seroit alors qu’on nommeroit avec ce grand ouvrage le regne du Monarque sous lequel il fut entrepris ; le Ministre auquel il fut dédié ; les Grands qui en favoriserent l’exécution, les Auteurs qui s’y consacrerent ; tous les hommes de lettres qui y concoururent. La même voix qui rappelleroit ces secours n’oublieroit pas de parler aussi des peines que les auteurs auroient souffertes, & des disgraces qu’ils auroient essuyées ; & le monument qu’on leur éleveroit, seroit à plusieurs faces, où l’on verroit alternativement des honneurs accordés à leur mémoire, & des marques d’indignation attachées à la mémoire de leurs ennemis.

Mais la connoissance de la langue est le fondement de toutes ces grandes espérances ; elles resteront incertaines, si la langue n’est fixée & transmise à la postérité dans toute sa perfection ; & cet objet est le premier de ceux dont il convenoit à des Encyclopédistes de s’occuper profondément. Nous nous en sommes apperçus trop tard ; & cette inadvertance a jetté de l’imperfection sur tout notre ouvrage. Le côté de la langue est resté foible (je dis de la langue, & non de la Grammaire) ; & par cette raison ce doit être le sujet principal, dans un article où l’on examine impartialement son travail, & où l’on cherche les moyens d’en corriger les défauts. Je vais donc traiter de la Langue, spécialement & comme je le dois. J’oserai même inviter nos successeurs à donner quelque attention à ce morceau ; & j’espérerai des autres hommes à l’usage desquels il est moins destiné, qu’ils en avoueront l’importance, & qu’ils en excuseront l’étendue.

L’institution de signes vocaux qui représentassent des idées, & de caracteres tracés qui représentassent des voix, fut le premier germe des progrès de l’esprit humain. Une science, un art, ne naissent que par l’application de nos réflexions aux réflexions déjà faites, & que par la réunion de nos pensées, de nos observations & de nos expériences, avec les pensées, les observations & les expériences de nos semblables. Sans la double convention qui attacha les idées aux voix, & les voix à des caracteres, tout restoit au-dedans de l’homme & s’y éteignoit : sans les Grammaires