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savoir ce que j’écris : revenez me mettre à la raison. Malgré toutes les promesses que je me suis faites de ne me plus promettre rien, je ne sais pourquoi je me flatte que cette lettre sera la dernière que je vous écrirai. Adieu. J’ai reçu ce matin un billet de M. Grimm, qui est charmant. Le comte de Lauraguais m’est venu voir. Savez-vous l’accident arrivé à sa femme ? Elle voulait prendre des gouttes d’Hoffmann ; on s’est trompé de bouteille, et on lui a donné quatre-vingt-quatre gouttes de laudanum. Elle n’en mourra pas. Bonsoir, ma bonne amie ; adieu. Je ne saurais vous quitter tant qu’il me reste un quart d’heure, et que je suis à côté de vous, ou tant qu’il me reste une ligne de papier blanc, et que je vous écris.


LV


À Paris, le 25 novembre 1760.


C’est, je crois, vendredi passé que je devais prendre l’émétique. Ils disaient tous que c’était le seul remède aux défaillances et aux envies de vomir dont je suis attaqué tous les matins, depuis environ deux ans. Mais j’eus la fièvre le soir, la nuit fut mauvaise, et je me trouvai si échauffé, si brûlant, quand on m’apporta le purgatif, que je vis trop d’imprudence à le prendre. Depuis j’ai vécu sobrement, j’ai pris du thé, j’ai humecté, et je guérirai, si je ne me trompe, par le seul régime. Je dîne seul ; quelque frugal que soit le repas que je fais, il est suivi d’un mal de tête, léger à la vérité, mais signe d’un estomac qui fatigue, et qui digère avec peine. Laissons là ma santé, qui se raccommodera plus aisément encore qu’elle ne s’est dérangée, pourvu surtout que la faculté ne s’en mêle pas. Or, elle ne s’en mêlera pas ; je crains ses formules.

J’allai chez Mlle Boileau, où j’espérais que l’ami Gaschon m’aurait précédé : point d’ami Gaschon. Mlle Boileau, en jupon court et en casaquin blanc, blanc si vous voulez, était chez Mme Berger. Le fils de M. de Solignac s’écrivait à la porte ; sur mon nom il sortit ; je lui demandai des nouvelles de monsieur son père, de madame sa mère ; sa mère était à la messe. Cependant