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Page:Des Essarts - Les Voyages de l’esprit, 1869.djvu/273

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le charme les enveloppe tout entières. Il se mêle pourtant à toutes ces qualités raciniennes un grain de romanesque, un petit air intermittent de fan-, taisie séduisante qui les fait ressembler parfois à d’autres héroïnes, à ces jeunes filles aventureuses et chastes de Shakespeare, types fidèles de ces miss anglaises et américaines exercées à chercher des fiancés, savantes au manége innocent de la flirtation. Cela est bien loin des mœurs françaises. Hâtons-nous de dire que ce sont les veuves qui chez Marivaux offrent ce point de contact avec la Rosaline et la Béatrice du poëte anglais. Par exemple, dans la Fausse Suivante, cette veuve qui se costume en soubrette comme Silvia pour éprouver son prétendu est assez proche parente de celles qui traversent follement déguisées l’imbroglio du Marchand de Venise, des Deux Gentilshommes et de Comme il vous plaira.

Ce que les héroïnes de Marivaux ont surtout de commun avec les filles de Shakespeare, c’est un fonds de sincérité, d’effusion naïve, de franchise enfantine, que vous ne trouverez pas chez Monime et chez Junie. ; elles ont à la fois toute la mesure, toute la réserve française et cette expansive bonté des jeunes Anglaises. Les héroïnes de Marivaux semblent tenir à la fois de Shakespeare et de Racine ; elles n’ont pas seulement sur les lèvres, selon l’expression d’André Chénier, ce miel des délicatesses que Racine nous ménage ; elles ont aussi ce « lait de la douceur humaine » dont nous a parlé Shakespeare, et qui dans Marivaux coule à flots argentés.