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Page:Des Essarts - Les Voyages de l’esprit, 1869.djvu/253

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d’elles-mêmes à ces vagues malaises qui, selon l’expression du grand orateur sacré, iront toujours « en se subtilisant ». Bossuet peut s’attrister éloquemment sur l’espèce humaine, mais s’attrister sur lui-même, en aurait-il le loisir ? Plein de son ministère, nourri de pensées fortes, voué passionnément au travail assidu, Bossuet peut connaître mais non pas éprouver ce qu’il appelle « l’inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine ».

Le plus mélancolique de tous ces rares écrivains est encore, selon moi, malgré les apparences, malgré l’opinion reçue, le satirique Jean de La Bruyère. Que de tristesses longuement refoulées dans cette âme de plébéien humilié se trahissent par des échappées imprévues ! Quelle pitié au fond de cette amertume ! Je voudrais citer tout l’épisode d’Émire. Contentons-nous de quelques exemples :

« Il faut rire avant d’être heureux, de peur de mourir avant d’avoir ri. »

« Il n’y a guère d’autre raison de ne s’aimer plus que de s’être trop aimés. »

C’est de la tristesse concentrée et condensée qui, parfois, devenant prophétique, ouvre des vues étonnantes sur le lointain :

« Ce garçon si frais, si fleuri, qui a une si belle santé, est seigneur d’une abbaye et de dix autres bénéfices. Tous ensemble lui rapportent six vingt mille livres de revenu dont il n’est payé qu’en médailles d’or. Il y a six vingt mille familles indigentes qui ne se chauffent point pendant l’hiver, qui n’ont point