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Page:Des Essarts - Les Voyages de l’esprit, 1869.djvu/160

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Or, quels étaient ces sujets si rarement traités par les lyriques ? C’étaient tout simplement les évolutions religieuses de l’humanité, la succession des mythes et des symboles, la lutte des dogmes, qui, moins heureuses que les aventures héroïques de la terre ou que les mêlées des passions dans le cœur humain, n’avaient pas encore trouvé leur poétique interprète.

Pour se faire une idée de la tentative grandiose de Leconte de Lisle, ne demandons pas des analogies à la poésie antérieure, car ces analogies seraient introuvables ou insaisissables. Mais laissons notre mémoire évoquer un rapprochement d’où naîtront la lumière et l’évidence. Transportez-vous dans cette période confuse où l’empire romain, qui vient à peine d’échapper aux superstitions effrénées d’Héliogabale, se repose laborieusement dans une sorte de halte fiévreuse, et n’interrompt le fracas des luttes sanglantes que pour mieux sentir la fermentation d’idées qui bouillonne dans ses profondeurs. Un juste, un extatique, un sage, un illuminé jeté pour quelques moments sur ce sommet impérial d’où l’on ne descendait que dans un précipice, incarne en lui le malaise douloureux, l’anxieuse curiosité, l’éclectisme incohérent de son époque. Cet Alexandre Sévère s’est édifié un Sacrarium où tous les martyrs se donnent rendez-vous, où toutes les grandeurs se rencontrent, ou Socrate avoisine les dieux qui lui ont fait boire la ciguë, où Moïse coudoie les divinités qui l’ont chassé d’Égypte, ou l’on voit Esculape fraterniser avec Abraham, Apollonius se réconcilier avec saint Jean, et, entre le supplicié des bac-