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Page:Des Essarts - Les Voyages de l’esprit, 1869.djvu/159

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moins qu’infliger un démenti de génie à ce préjugé paresseux qui restreint l’art d’une époque à trois ou quatre élus.

Et Leconte de Lisle a réussi sinon pour le gros public qui lui tient encore rigueur de l’avoir déconcerté dans ses prévisions anti-poétiques, du moins pour la classe entière des lettrés, pour tous les artistes sans distinction, pour l’élite des gens du monde, pour tous ceux enfin qui savent, qui goûtent et qui jugent. Les vrais connaisseurs ont qualifié cette poésie d’une épithète qui résume les plus grandes qualités : elle est pour eux originale. C’est avant tout cette originalité que nous voudrions mettre en relief.

Elle ne tient pas seulement, chez Leconte de Lisle, à cette forme majestueuse sans monotonie et pittoresque sans surcharge qui lui appartient en propre, comme l’abondance des périodes signale Lamartine ou comme l’élan nerveux de la strophe dénonce Musset. Laissons un peu de côté ces mérites spéciaux de forme, quoique, à vrai dire, chez le véritable écrivain, ils soient inséparables des priviléges de la pensée. Insistons plutôt sur des mérites plus saisissants pour tous, plus capables d’éveiller la sympathie. Ainsi, chez Leconte de Lisle, ce que nous recommandons principalement, ce n’est pas la perpétuelle ingéniosité dans l’expression et la fertilité du détail, c’est la nouveauté dans l’invention. Il a le premier trouvé tout un ordre de sujets inouïs, tout un genre de descriptions inconnues. C’est plus qu’il ne faut pour faire un grand poëte.