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Comme tout le monde

Puis, sans regarder Isabelle, tout en essuyant les touches peinturlurées :

— Toute cette peinture qui m’envahit !… dit-il les dents serrées. Quand je pense que voilà quarante ans que ça dure !

Isabelle, étonnée, le regarda. Les épaules courbées dans un veston fatigué, le vieil homme s’acharnait à essuyer ces touches. Et que son dos, tout à coup, semblait malheureux.

— Ah ! petite dame, grommela-t-il, si vous saviez !… Si vous saviez ce que c’est que de vivre dans un gâchis perpétuel, dans cette odeur de peinture qui me fait mal à la tête ! Si vous saviez ce que c’est que de ne pas pouvoir étudier son piano sans être engueulé !

Il ajouta plus bas, plus lamentablement :

— Et dire qu’à cause de cette peinture je n’ai jamais pu avoir une salle de musique à moi !

Il s’était retourné, l’air transi :

— Et dire que je n’ai jamais pu réaliser ce simple désir : avoir un piano à queue !…

Isabelle, stupéfaite, restait, la bouche ouverte, à le contempler.

Gros et court, les paupières rouges et pendantes, la barbe dure et décolorée, il fixait le vide comme un pauvre homme qui n’en peut plus.

Il joua. Isabelle l’écoutait, le cœur serré. Il lui