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impressions de la journée, on formait de nouveaux projets pour l’avenir. Bien souvent aussi, la maman racontait au papa ému, les mille petites espiègleries de la petite, les conversations qu’elle avait eues avec sa poupée, voire même avec une table, une chaise, un meuble quelconque ; enfin, ces mille et mille riens qui font venir des larmes de plaisir et d’attendrissement aux heureux parents qui les entendent. Ces jouissances, ces plaisirs leur suffisaient ; et certes ils valaient bien les bruyantes réunions de l’opulence, où l’âme et le cœur perdent leur pure et limpide sérénité. Quelques domestiques fidèles complétaient enfin l’intérieur de cette famille, aux mœurs simples et vraiment patriarcales.

Mais il est un autre personnage que nous nous permettrons d’introduire ici. Sans être tout-à-fait de la maison, Jean Renousse, tel était son nom, y était toujours le bien-venu. Jean Renousse, à l’époque où nous parlons, était âgé de vingt-deux à vingt-cinq ans. Né d’un pauvre acadien et d’une femme indienne, de bonne heure orphelin, il devait à la charité des habitants de l’endroit de n’être pas mort de faim. Au lieu de s’occuper, comme tous les autres, de la pêche à la morue, il s’était construit une hutte dans les bois, à quelque distance de la mer et des habitations. Il répugnait trop au sang indien, qui coulait dans ses veines, de s’astreindre à un travail constant et journalier. Ce qu’il lui fallait c’était la vie aventureuse des bois, avec son indépendance. Aussi l’été, maraudeur, pour ne pas nous servir d’une expression plus forte, il était le cauchemar des jardinières. En effet, rien de plus plaisant que de voir, lorsqu’il faisait une descente dans un jardin, la levée des manches à balais, pour en déloger l’intrus. Au voleur ! criait l’une des voisines, au pillard ! disait l’autre, au vaurien ! ajoutait une troisième. Bref, toutes ces commères réunies faisaient un tel vacarme, qu’il aurait pu donner une idée de ce que fait certaine femme quant à tort et à travers elle se fâche. Le drôle ne s’émouvait guère de ces cris, tant que sa provision de patates ou de carottes n’était pas faite, et que les armes ne devenaient pas trop menaçantes, par leur proximité ; d’un bond, alors, il se mettait hors de leur portée, se tournait vers celles qui le poursuivaient, leur faisait mille grimaces, mille gambades, mille contorsions ; et quand la place n’était plus tenable, il enjambait la clôture, et allait stoïquement s’asseoir à quelques pas de là. On l’avait vu quelquefois, quand de telles scènes étaient passées, entrer dans la chaumière de la plus furieuse, aller se placer bien