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proscrits, le je, le me, le ma, à tous ceux qui ont cédé, un jour, à la magie ou à l’émotion des souvenirs. S’ils y ont cédé, soyez sûrs qu’ils revoyaient les temps jadis, ou actuels, à la façon d’un tableau ordonné. Chaque objet, chaque personne reprenaient dans l’ensemble leurs exactes proportions, toujours relatives et dépendantes. Très peu occupaient le premier plan ; très peu, également, se trouvaient placés dans les zones de lumière.

Je vais donc ce soir vous parler à mon tour du passé, un passé encore tout proche ! Évidemment, c’est le mien ! Il m’entourait, j’y évoluais, avant-hier, hier même. Je tiens à ne paraître nullement accablée par mes nombreux ans. En ce passé qui va surgir, aurai-je été spectatrice, témoin attentif et silencieux, ou aurai-je tenu un tout petit bout de rôle, qu’on entendit peu ou prou. Le titre que vous avez lu en tête de cette brève causerie, ma carrière, mais c’est un titre courant. Car qui dit carrière dit course. Cela indique qu’il y eut, de ma part, mouvement, célérité, action. On dit si joliment, vous le savez, « la carrière que j’ai embrassée » ; ou « j’embrasse une carrière ». C’est un geste très précis cela, enveloppant, et, parfois rempli de conséquences. Embrasser une carrière, je crois que c’est beaucoup plus grave qu’embrasser un amoureux, ce qui n’est que légèrement compromettant et encore…

Donc, la carrière, c’est un appel entendu, une vocation qui se dessine déjà, un lointain vouloir qui s’exécute. Elle ne doit être ni un pis-aller, ni un moyen d’existence quelconque. Elle ne se choisira pas sans discernement ni sans votre consentement explicite. Nom de grâce n’agissez pas en aveugle ou en résigné. Vous seriez insatisfait et si souvent effaré. Où vous seriez-vous fourvoyé ? Votre lanterne n’était pas allumée, tout comme dans la fable. Enfin, ce qui est encore plus néfaste, vous n’y rendriez pas les services qu’on est en droit d’exiger de vous. Toute carrière, tout métier, toute occupation, a son caractère social. Ils ne sont jamais ni le simple gagne-pain que vous croyez, ni une activité nécessaire à votre être. Vos semblables ont besoin de votre coopération, de votre aide, de votre rayonnement, dont vous ne prévoyez pas toujours l’étendue. Soyez sans crainte, votre moi joint à tant d’autres moi, dans un effort commun, ne paraîtra pas haïssable, ou, alors, il le sera avec tous, ce qui ne se verra pas, tous les Miton chers à Pascal ayant couvert le moi haïssable dans quel accord parfait !


PRÉ-CARRIÈRE

La carrière, ou toute carrière ainsi entendue, ne surgira pas comme par miracle, dans un milieu inattendu et inconnu, à tel moment précis et fatal. Vous y serez conduit lentement, que vous vous en rendiez compte ou non. Vous aurez une sorte de pré-carrière. Je crois beaucoup à la pré-carrière, discrète ou bruyante, élaborée ou non par le subconscient, traversée de difficultés, de contradictions, de défaites, de victoires. Lent travail toujours baigné d’un peu de soleil. Vous en jugerez ainsi, plus tard, quand vous la retrouverez, chargée de l’ineffable poésies de l’enfance et de la jeunesse. Votre pré-carrière, c’est votre personnalité qui s’est dégagée un jour de ses brumes. Elle s’est affirmée pour la première fois. Elle a manifesté ses goûts, ses tendances, une activité et des aptitudes, dans tel ou tel domaine.

Avec votre pré-carrière, votre jeunesse ressuscite donc. Elle s’anime dans son propre cadre. C’est le moment merveilleux de votre durée. C’est