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MA CARRIÈRE

(par Marie-Claire Daveluy)

LIMINAIRE


« Le moi est haïssable » : vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable ». Ainsi écrivait Blaise Pascal, il y a trois siècles. Il eut si parfaitement raison, que, depuis, la politesse, la prudence, la sagesse, créent le silence autour du moi condamné.

Cependant, le sévère ami de Port-Royal ne comptait pas quarante ans quand il traçait ces lignes, ni d’ailleurs quand il mourut. Il n’en vint pas aux circonstances atténuantes, ni à discerner, autour de lui, combien de moi dégonflés, améliorés, adoucis, des Miton qui couvraient des moi beaucoup moins — ou pas du tout — haïssables. Car, pour plusieurs d’entre nous, les années dissipent un mirage tenace : celui qui embrouille les valeurs, et fait croire à quelques-unes inexistantes, celle de son moi, par exemple. Le moi perd avec l’âge, je le répète, beaucoup de son importance, ou de sa naïve suffisance. On croit moins en soi, parce qu’on croit moins à la vie et qu’on en espère bien peu ; parce que, aussi, trop de nos possibilités se sont évanouies, les unes après les autres. De se trouver réduits parfois à de maigres ressources personnelles ouvre les yeux. On sourit avec mélancolie devant sa complaisance d’hier, châteaux de cartes ou d’Espagne, illusions, rêves. On s’est réveillé un matin la tête lucide et claire. On s’est retrouvé gros Jean, ou grosse Jeanne, comme devant.

Alors, le moi se transforme ? Oui, le moi devient collectif. Il découvre les autres ; il s’en préoccupe, il en sent les coudes ; il convient qu’avec tous, il fait partie intégrante de la foule des humains, où si peu de têtes émergent ; il ne conçoit plus l’existence qu’entouré de tous les autres moi, qui font trouver la vie meilleure, ou pire ; pour qui l’on ressent les sentiments les plus divers ; et, enfin, qui tous s’intéressent à une tâche dont chaque moi n’est qu’un rouage, fut-il essentiel ou éminent. Concluons : à la sottise, qui n’a point d’âge appartient l’outrecuidance inguérissable, le « moi haïssable » dans sa vérité pascalienne et éternelle.

Pourquoi ce plaidoyer, me demandez-vous, ce balbutiement devant la pensée d’un génie ? Pourquoi ? Parce que je songe à tous ceux qui ont raconté quelque chose de ce moi haïssable, qui ont employé des mots