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tions encore bien plus considérables. Ces pratiques paraissent devoir leur origine à la difficulté, ou même à l’impossibilité dans laquelle se trouvent les sauvages de pouvoir nourrir tous les enfants qui naissent. On peut encore ajouter le dérèglement des mœurs à ces diverses causes de restriction ; mais ce dérèglement ne résulte pas d’un manque de moyens de subsistance, bien qu’il y ait des raisons pour admettre que, dans certains pays (le Japon, par exemple), on l’ait encouragé dans le but de maintenir la population dans des limites constantes.

Si nous nous reportons à une époque extrêmement reculée, l’homme, avant d’en être arrivé à la dignité d’être humain, devait se laisser diriger beaucoup plus par l’instinct et moins par la raison que les sauvages actuels les plus infimes. Nos ancêtres primitifs semi-humains ne devaient pratiquer ni l’infanticide, ni la polyandrie, car les instincts des animaux inférieurs ne sont jamais assez pervers[1] pour les pousser à détruire régulièrement leurs petits ou pour leur enlever tout sentiment de jalousie. Ils ne devaient point non plus apporter au mariage des restrictions prudentes, et les sexes s’accouplaient librement de bonne heure. Il en résulte que les ancêtres de l’homme ont dû tendre à se multiplier rapidement ; mais des freins de certaine nature, périodiques ou constants, ont dû contribuer à réduire le nombre de leurs descendants avec plus d’énergie peut-être encore que chez les sauvages actuels. Mais, pas plus que pour la plupart des autres animaux, nous ne saurions dire quelle a pu être la nature précise de ces freins. Nous savons que les chevaux et le bétail, qui ne sont pas des animaux très prolifiques, ont augmenté en nombre avec une énorme rapidité après leur introduction dans l’Amérique du Sud. Le plus lent reproducteur de tous les animaux, l’éléphant, peuplerait le monde entier en quelques milliers d’années. L’augmentation en nombre des diverses espèces de singes doit être limitée par quelque cause, mais pas, comme le pense Brehm, par les attaques

  1. Un critique fait dans le Spectator, 12 mars 1871, p. 320, les commentaires suivants sur ce passage : « M. Darwin se voit obligé d’imaginer une nouvelle doctrine relative à la chute de l’homme. Il démontre que les animaux supérieurs ont des instincts beaucoup plus nobles que les habitudes des sauvages, et il se voit, par conséquent, obligé d’établir, comme une hypothèse scientifique, sous une forme dont il ne paraît pas soupçonner la parfaite orthodoxie, la doctrine que la recherche de la science a été la cause d’une détérioration temporaire des qualités morales de l’homme, détérioration dont les effets se sont fait sentir bien longtemps, comme le prouvent les coutumes ignobles des sauvages, principalement dans leurs rapports avec le mariage. Or, la tradition juive relative à la dégénération morale de l’homme affirme exactement la même chose. »