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il y en ait un seul de fécond. D’autre part, selon M. Ekström, on a remarqué, au sujet du canard à longue queue (Harelda glacialis), « que certaines femelles sont beaucoup plus courtisées que les autres ; et il n’est pas rare de voir une femelle entourée de six ou huit mâles. » Je ne sais si cette affirmation est bien fondée ; en tout cas, les chasseurs indigènes tuent ces femelles et les empaillent pour attirer les mâles[1].

Les femelles, avons-nous dit, manifestent parfois, souvent même, une préférence pour certains mâles particuliers. La démonstration directe de cette proposition est sinon impossible, du moins très-difficile, et nous ne pouvons guère affirmer qu’elles exercent un choix qu’en invoquant une analogie. Si un habitant d’une autre planète venait à contempler une troupe de jeunes paysans s’empressant à une foire autour d’une jolie fille pour la courtiser et se disputer ses faveurs tout comme le font les oiseaux dans leurs assemblées, il pourrait conclure qu’elle a la faculté d’exercer un choix rien qu’en voyant l’ardeur des concurrents à lui plaire et à se faire valoir à ses yeux. Or, pour les oiseaux, les preuves sont les suivantes : ils ont une assez grande puissance d’observation et ne paraissent pas dépourvus de quelque goût pour le beau au point de vue de la couleur et du son. Il est certain que les femelles manifestent, par suite de causes inconnues, des antipathies ou des préférences fort vives pour certains mâles. Lorsque la coloration ou l’ornementation des sexes diffère, les mâles sont, à de rares exceptions près, les plus ornés, soit d’une manière permanente, soit pendant la saison des amours seulement. Ils prennent soin d’étaler leurs ornements divers, de faire entendre leur voix, et se livrent à des gambades étranges en présence des femelles. Les mâles bien armés qui, à ce qu’on pourrait penser, devraient compter uniquement sur les résultats de la lutte pour s’assurer le triomphe, sont la plupart du temps très-richement ornés ; ils n’ont même acquis ces ornements qu’aux dépens d’une partie de leur force ; dans d’autres cas, ils ne les ont acquis qu’au prix d’une augmentation des risques qu’ils peuvent courir de la part des oiseaux de proie et de certains autres animaux. Chez beaucoup d’espèces, un grand nombre d’individus des deux sexes se rassemblent sur un même point, et s’y livrent aux assiduités d’une cour prolongée. Il y a même des raisons de croire que, dans le même pays, les mâles et les femelles ne réussissent pas toujours à se plaire mutuellement et à s’accoupler.

Que devons-nous donc conclure de ces faits et de ces observa-

  1. Cité dans Lloyd, o. c., p. 345.