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court, constitue un fait extraordinaire, qui semble mettre en défaut tout raisonnement humain ». Mais quiconque croit à la modification graduelle de l’espèce ne sera nullement surpris d’observer toutes ces gradations. Si le pilet mâle revêtait son nouveau plumage dans un laps de temps encore plus court, les nouvelles plumes propres au mâle se mélangeraient presque nécessairement avec les anciennes, et toutes deux avec quelques plumes propres à la femelle. Or, c’est ce qui semble se présenter chez le mâle d’un oiseau qui n’est pas très-éloigné de l’Anas acuta, le Harle huppé (Merganser serrator) dont les mâles « subissent, dit-on, un changement de plumage qui les fait, dans une certaine mesure, ressembler à la femelle ». Si la marche du phénomène s’accélérait un peu, la double mue se perdrait complètement[1].

Quelques oiseaux mâles, comme nous l’avons déjà dit, affectent, au printemps, des couleurs plus vives, ce qui provient non d’une mue printanière, mais soit d’une modification réelle de la couleur des plumes, soit de la chute des bords obscurs de ces dernières. Les modifications de couleur ainsi produites peuvent persister plus ou moins longtemps. Le plumage entier du Pelecanus onocrotalus est, au printemps, teinté d’une nuance rose magnifique, outre des taches jaune citron sur la poitrine ; mais, comme le fait remarquer M. Sclater, « ces teintes durent peu et disparaissent ordinairement six semaines ou deux mois après leur apparition. » Certains pinsons perdent au printemps les bords de leurs plumes, et revêtent des couleurs plus vives, tandis que d’autres n’éprouvent aucune modification de ce genre. Ainsi le Fringilla tristis des États-Unis (ainsi que beaucoup d’autres espèces américaines) ne revêt ses vives couleurs que lorsque l’hiver est passé ; tandis que notre chardonneret, qui représente exactement cet oiseau par ses habitudes, et le tarin, qui le représente de plus près encore par sa conformation, ne subissent aucune modification annuelle analogue. Mais une différence de ce genre dans le plumage d’espèces voisines n’a rien d’étonnant, car chez la linotte commune, qui appartient à la même famille, la coloration cramoisie du front et de la poitrine n’apparaissent en Angleterre que pendant l’été, tandis qu’à Madère ces couleurs persistent pendant toute l’année[2].

  1. Macgillivray (o. c., vol. V, p. 34, 70 et 223) sur la mue des Anatides, avec citations de Waterton et de Montagu. Voir aussi Yarrell, Hist. of Brit. Birds, vol. III, p. 243.
  2. Sur le pélican, Sclater, Proc. Zool. Soc., 1868, p. 265. Sur les pinsons Américains, Audubon, Orn. Biog., vol. I, pp. 174, 221, et Jerdon, Birds of India, vol. II, p. 383. Sur la Fringilla cannabina de Madère, E. Vernon Harcourt, Ibis, vol. V, 1863, p. 250.