Page:Darwin - La Descendance de l’homme, 1881.djvu/250

Cette page a été validée par deux contributeurs.


Nous avons vu dans le second chapitre que les conditions d’existence affectent directement le développement de la charpente du corps et produisent des résultats transmissibles par hérédité. Ainsi, on admet généralement que les Européens établis aux États-Unis subissent des modifications physiques très légères, mais extraordinairement rapides. Le corps et les membres s’allongent. Le colonel Bernys m’apprend que ce fait a été démontré absolument de façon assez plaisante, d’ailleurs, pendant la dernière guerre : les Allemands nouvellement débarqués, incorporés dans l’armée, avaient reçu de l’intendance des vêtements faits à l’avance pour les soldats américains, et les Allemands avaient un aspect ridicule dans ces vêtements trop longs. On sait aussi, et les preuves abondent à cet égard, que, au bout de trois générations, les esclaves des États du Sud occupés aux travaux intérieurs de l’habitation présentent une apparence très différente de celle des esclaves occupés aux travaux des champs[1].

Toutefois, si nous considérons les races humaines au point de vue de leur distribution dans le monde, nous devons conclure que les différences caractéristiques qu’elles présentent ne peuvent pas s’expliquer par l’action directe des diverses conditions d’existence, en admettant même que ces conditions aient été les mêmes pendant une énorme période. Les Esquimaux se nourrissent exclusivement de matières animales ; ils se couvrent d’épaisses fourrures, et sont exposés à des froids intenses et à une obscurité prolongée ; ils ne diffèrent, cependant, pas à un degré extrême des habitants de la Chine méridionale, qui ne se nourrissent que de matières végétales, et sont exposés presque nus à un climat très chaud. Les Fuégiens, qui ne portent aucun vêtement, n’ont pour se nourrir que les productions marines de leurs plages inhospitalières ; les Botocudos du Brésil errent dans les chaudes forêts de l’intérieur, et se nourrissent principalement de produits végétaux ; cependant, ces tribus se ressemblent au point que des Brésiliens ont pris pour des Botocudos les Fuégiens, qui étaient abord du Beagle. En outre, les Botocudos, aussi bien que les autres habitants de l’Amérique tropicale, ne ressemblent en aucune façon aux nègres, qui occupent les côtes opposées de l’Atlantique ; ils sont pourtant exposés à un climat presque semblable, et suivent à peu près le même genre de vie.

Les différences entre les races humaines ne peuvent pas non plus, sauf dans une très petite mesure, s’expliquer par les effets

  1. Harlan, Medical Researches, p. 532. De Quatrefages a recueilli beaucoup de preuves à cet égard, Unité de l’Espèce humaine, 1861, p. 128.