Page:Darwin - La Descendance de l’homme, 1881.djvu/224

Cette page a été validée par deux contributeurs.


fécondité mutuelle des formes parentes. Dans une île du Pacifique, il trouverait une petite population, mélange de Polynésiens et d’Anglais ; dans l’archipel Fiji, une population de Polynésiens et de Négritos, croisés à tous les degrés. On pourrait citer beaucoup de cas analogues, dans l’Afrique australe, par exemple. Les races humaines ne sont donc pas assez distinctes pour habiter un même pays sans se mélanger ; or, dans les cas ordinaires, l’absence de mélange fournit la preuve la plus évidente de la distinction spécifique.

Notre naturaliste serait également très surpris, lorsqu’il s’apercevrait que les caractères distinctifs de toutes les races humaines sont extrêmement variables. Ce fait frappe quiconque observe pour la première fois, au Brésil, les esclaves nègres amenés de toutes les parties de l’Afrique. On constate le même fait chez les Polynésiens et chez beaucoup d’autres races. Il serait difficile, pour ne pas dire impossible, d’indiquer un caractère quelconque qui reste constant. Dans les limites même d’une tribu, les sauvages sont loin de présenter des caractères aussi uniformes qu’on a bien voulu le dire. Les femmes hottentotes présentent certaines particularités plus développées qu’elles ne le sont chez aucune autre race, mais on sait que ces caractères ne sont pas constants. La couleur de la peau et le développement des cheveux offrent de nombreuses différences chez les tribus américaines ; chez les nègres africains, la couleur varie aussi à un certain degré, et la forme des traits varie d’une manière frappante. La forme du crâne varie beaucoup chez quelques races[1] ; il en est de même pour tous les autres caractères. Or, une dure et longue expérience a appris aux naturalistes combien il est téméraire de chercher à déterminer une espèce à l’aide de caractères inconstants.

Mais l’argument le plus puissant à opposer à la théorie qui veut considérer les races humaines comme des espèces distinctes, c’est qu’elles se confondent l’une avec l’autre, sans que, autant que nous en puissions juger, il y ait eu, dans beaucoup de cas, aucun entrecroisement. On a étudié l’homme avec plus de soin qu’aucun autre être organisé ; cependant, les savants les plus éminents n’ont pu se mettre d’accord pour savoir s’il forme une seule espèce ou deux (Virey), trois (Jacquinot), quatre (Kant), cinq (Blumenbach), six (Buffon), sept (Hunter), huit (Agassiz), onze (Pickering), quinze

  1. Chez les indigènes de l’Amérique et de l’Australie, par exemple. Le professeur Huxley (Transact. Internat. Congress of Prehist. Arch., 1868, p. 103) a signalé que les crânes de beaucoup d’Allemands du Sud et de Suisses sont « aussi courts et aussi larges que ceux des Tartares », etc.