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tion favorable à un régime frugivore qui, d’après les lois de l’analogie, devait être le sien. Nous sommes loin de savoir combien il s’est écoulé de temps depuis que l’homme a commencé à s’écarter du groupe catarrhinin, mais cela peut remonter à une époque aussi éloignée que la période éocène ; les singes supérieurs, en effet, avaient déjà divergé des singes inférieurs dès la période miocène supérieure, comme le prouve l’existence du Dryopithèque. Nous ignorons également avec quelle rapidité des êtres, placés plus ou moins haut sur l’échelle organique, peuvent se modifier quand les conditions sont favorables ; nous savons, toutefois, que certaines espèces d’animaux ont conservé la même forme pendant un laps de temps considérable. Ce qui se passe sous nos yeux chez nos animaux domestiques nous enseigne que, pendant une même période, quelques codescendants d’une même espèce peuvent ne pas changer du tout, que d’autres changent un peu, que d’autres enfin changent beaucoup. Il peut en avoir été ainsi de l’homme qui, comparé aux singes supérieurs, a éprouvé sous certains rapports des modifications importantes.

On a souvent opposé comme une grave objection à l’hypothèse que l’homme descend d’un type inférieur l’importante lacune qui interrompt la chaîne organique entre l’homme et ses voisins les plus proches, sans qu’aucune espèce éteinte ou vivante vienne la combler. Mais cette objection n’a que bien peu de poids pour quiconque, puisant sa conviction dans des raisons générales, admet le principe de l’évolution. D’un bout à l’autre de la série, nous rencontrons sans cesse des lacunes, dont les unes sont considérables, tranchées et distinctes, tandis que d’autres le sont moins à des degrés divers ; ainsi, entre l’Orang et les espèces voisines, — entre le Tarsius et les autres Lémuriens, — entre l’éléphant, et, d’une manière encore bien plus frappante, entre l’Ornithorynque ou l’Échidné et les autres mammifères. Mais toutes ces lacunes ne dépendent que du nombre des formes voisines qui se sont éteintes. Dans un avenir assez prochain, si nous comptons par siècles, les races humaines civilisées auront très certainement exterminé et remplacé les races sauvages dans le monde entier. Il est à peu près hors de doute que, à la même époque, ainsi que le fait remarquer le professeur Schaaffhausen[1], les singes anthropomorphes auront aussi disparu. La lacune sera donc beaucoup plus considérable encore, car il n’y aura plus de chaînons intermédiaires entre la race humaine, qui, nous pouvons l’espérer, aura alors surpassé en civi-

  1. Anthropological Review, avril 1867, p. 236.