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La supériorité remarquable qu’ont eue, sur d’autres nations européennes, les Anglais comme colonisateurs, supériorité attestée par la comparaison des progrès réalisés par les Canadiens d’origine anglaise et ceux d’origine française, a été attribuée à leur « énergie persistante et à leur audace » ; mais qui peut dire comment les Anglais ont acquis cette énergie ? Il y a certainement beaucoup de vrai dans l’hypothèse qui attribue à la sélection naturelle les merveilleux progrès des États-Unis, ainsi que le caractère de son peuple ; les hommes les plus courageux, les plus énergiques et les plus entreprenants de toutes les parties de l’Europe ont, en effet, émigré pendant les dix ou douze dernières générations pour aller peupler ce grand pays et y ont prospéré[1]. Si on jette les yeux sur l’avenir, je ne crois pas que le Rév. M. Zincke émette une opinion exagérée lorsqu’il dit[2] : « Toutes les autres séries d’événements, — comme celles qui ont produit la culture intellectuelle en Grèce, et celles qui ont eu pour résultat la fondation de l’empire romain, — ne paraissent avoir de but et de valeur que lorsqu’on les rattache, ou plutôt qu’on les regarde comme subsidiaires au… grand courant d’émigration anglo-saxon dirigé vers l’Ouest. » Quelque obscur que soit le problème du progrès de la civilisation, nous pouvons au moins comprendre qu’une nation qui, pendant une longue période, produit le plus grand nombre d’hommes intelligents, énergiques, braves, patriotes et bienveillants, doit, en règle générale, l’emporter sur les nations moins bien favorisées.

La sélection naturelle résulte de la lutte pour l’existence, et celle-ci de la rapidité de la multiplication. Il est impossible de ne pas déplorer amèrement, — à part la question de savoir si c’est avec raison, — la rapidité avec laquelle l’homme tend à s’accroître ; cette augmentation rapide entraîne, en effet, chez les tribus barbares la pratique de l’infanticide et beaucoup d’autres maux, et, chez les nations civilisées, occasionne la pauvreté, le célibat, et le mariage tardif des gens prévoyants. L’homme subit les mêmes maux physiques que les autres animaux, il n’a donc aucun droit à l’immunité contre ceux qui résultent de la lutte pour l’existence. S’il n’avait pas été soumis à la sélection naturelle pendant les temps primitifs, l’homme n’aurait certainement jamais atteint le rang qu’il occupe aujourd’hui. Lorsque nous voyons, dans bien des parties du monde, des régions entières extrêmement fertiles, peuplées de quelques sauvages errants, alors qu’elles pourraient nourrir de nombreux

  1. M. Galton, Macmillan’s Magazine, août 1865, p. 325. Voir aussi, On Darwinism and national Life ; Nature, déc, 1869, p. 184.
  2. Last Winter in the United States, 1868, p. 29.