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le développement de l’industrie et des arts divers, est une condition très favorable, indispensable même au progrès. Les Esquimaux, sous la pression de la dure nécessité, ont réussi à faire plusieurs inventions ingénieuses, mais la rigueur excessive de leur climat a empêché tout progrès continu. Les habitudes nomades de l’homme, tant sur les vastes plaines que dans les forêts épaisses des régions tropicales ou le long des côtes maritimes, lui ont été, dans tous les cas, hautement préjudiciables. Ce fut en observant les barbares habitants de la Terre de Feu que je compris combien la possession de quelques biens, une demeure fixe et l’union de plusieurs familles sous un même chef, sont les éléments nécessaires et indispensables à toute civilisation. Ces habitudes impliquent la culture du sol, et les premiers pas faits dans cette voie doivent probablement, comme je l’ai indiqué ailleurs[1], résulter d’un accident : les graines d’un arbre fruitier, par exemple, tombant sur un tas de fumier et produisant une variété plus belle. Quoi qu’il en soit, il est encore impossible d’indiquer quels ont été les premiers pas des sauvages dans la voie de la civilisation.


La sélection naturelle considérée au point de vue de son action sur les nations civilisées. — Je ne me suis occupé jusqu’à présent que des progrès qu’a dû réaliser l’homme pour passer de sa condition primitive semi-humaine à un état analogue à celui des sauvages actuels. Je crois devoir ajouter ici quelques remarques relatives à l’action de la sélection naturelle sur les nations civilisées. M. W. R. Greg[2], et antérieurement MM. Wallace et Galton[3], ont admirablement discuté ce sujet ; j’emprunterai donc la plupart de mes remarques à ces trois auteurs. Chez les sauvages, les individus faibles de corps ou d’esprit sont promptement éliminés, et les survivants se font ordinairement remarquer par leur vigoureux état de santé. Quant à nous, hommes civilisés, nous faisons, au contraire, tous nos efforts pour arrêter la marche de l’élimination ;

  1. La Variation des Animaux, etc., vol. I, p. 329.
  2. Fraser’s Magazine, sept. 1868, p. 353. Cet article paraît avoir frappé beaucoup de personnes, et a donné lieu à deux mémoires remarquables et à une réplique dans le Spectator, 3 et 17 oct. 1868. Il a été aussi discuté dans le Quarterly Journ. of Science, 1869, p. 152, et par M. Lawson Tait, dans le Dublin Quarterly Journ. of Medical Science, févr. 1869 ; et par M. E. Ray Lankester, dans sa Comparative Longevity, 1870, p. 128. Des opinions semblables ont été émises dans l’Australasian, 13 juil. 1867. J’ai emprunté des arguments à plusieurs de ces auteurs.
  3. Pour M. Wallace, voir Anthropological Review, déjà cité ; M. Galton, Macmillan’s Magazine, août 1865, p. 318, et son grand ouvrage, Hereditary Genius, 1870.