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à des agents invisibles ou spirituels, le cas est tout différent, car cette croyance paraît être presque universelle chez les races les moins civilisées. Il n’est, d’ailleurs, pas difficile d’en comprendre l’origine. Dès que les facultés importantes de l’imagination, de l’étonnement et de la curiosité, outre quelque puissance de raisonnement, se sont partiellement développées, l’homme a dû naturellement chercher à comprendre ce qui se passait autour de lui, et à spéculer vaguement sur sa propre existence. « L’homme, dit M. M’Lennan[1] est poussé, ne fût-ce que pour sa propre satisfaction, à inventer quelque explication des phénomènes de la vie ; et, à en juger d’après son universalité, la première, la plus simple hypothèse qui se soit présentée à lui, semble avoir été qu’on peut attribuer les phénomènes naturels à la présence, dans les animaux, dans les plantes, dans les choses, dans les forces de la nature, d’esprits inspirant les actions, esprits semblables à celui dont l’homme se conçoit lui-même le possesseur. » Il est aussi très probable, ainsi le démontre M. Tylor, que la première notion des esprits ait pris son origine dans le rêve, car les sauvages n’établissent guère aucune distinction entre les impressions subjectives et les impressions objectives. Le sauvage, qui voit des figures en songe, pense que ces figures viennent de loin et qu’elles lui sont supérieures ; ou bien encore que « l’âme du rêveur part en voyage, et revient avec le souvenir de ce qu’elle a vu[2]. » Mais il fallait que les facultés dont nous avons parlé, c’est-à-dire l’imagination, la curiosité, la raison, etc., eussent acquis, déjà, un degré considérable de développement dans l’esprit humain, pour que les rêves pussent amener l’homme à croire aux esprits ; car, auparavant, ses rêves ne devaient

  1. The Worship of Animals and Plants, dans Fortnightly Review, oct. 1, 1869, p. 422.
  2. Tylor, Early History of Mankind, 1865, p. 6. Voir aussi les trois excellents chapitres sur le développement de la religion dans les Origines de la Civilisation (1870), de Lubbock. De même, M. Herbert Spencer, dans son ingénieux article dans la Fortnightly Review (mai I, 1870, p. 535), explique les premières phases des croyances religieuses dans le monde, par le fait que l’homme est conduit par les rêves, les ombres et autres causes, à se considérer comme ayant une double essence, corporelle et spirituelle. Comme l’être spirituel est supposé exister après la mort, et avoir une puissance, on se le rend favorable par divers dons et cérémonies, et on invoque son secours. Il montre ensuite que les noms ou surnoms d’animaux ou autres objets qu’on donne aux premiers ancêtres ou fondateurs d’une tribu, sont, au bout d’un temps fort long, supposés représenter l’ancêtre réel de la tribu, et cet animal ou cet objet est alors naturellement considéré comme existant à l’état d’esprit, tenu pour sacré et adoré comme un dieu. Toutefois je ne puis m’empêcher de soupçonner qu’il y ait eu un état encore plus ancien et plus grossier, où tout ce qui manifestait le pouvoir ou le mouvement était regardé comme doué de quelque forme de vie et pourvu de facultés mentales analogues aux nôtres.