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d’adoption, fait qui étonna Brehm, car les singes partageaient toujours très loyalement avec leurs propres petits. Un petit chat ayant égratigné sa mère adoptive, celle-ci très étonnée du fait, et très intelligente, examina les pattes du chat[1], et, sans autre forme de procès, enleva aussitôt les griffes avec ses dents. Un gardien du Jardin zoologique de Londres me signala une vieille femelle babouin (Cynocephalus chacma) qui avait adopté un singe Rhésus. Cependant, lorsqu’on introduisait dans sa cage deux singes, un Drill et un Mandrill, elle paru s’apercevoir que ces deux individus, quoique spécifiquement distincts, étaient plus voisins de son espèce ; elle les adopta aussitôt et repoussa le Rhésus. Ce dernier, très contrarié de cette expulsion, cherchait toujours, comme un enfant mécontent, à attaquer les deux autres jeunes toutes les fois qu’il le pouvait sans danger, conduite qui excitait toute l’indignation de la vieille guenon. Brehm affirme que les singes défendent leur maître contre toute attaque, et prennent même le parti des chiens qu’ils affectionnent contre tous les autres chiens. Mais nous empiétons ici sur la sympathie et sur la fidélité, sujets auxquels j’aurai à revenir. Quelques-uns des singes de Brehm prenaient un grand plaisir à tracasser, par toutes sortes de moyens très ingénieux, un vieux chien qu’ils n’aimaient pas, ainsi que d’autres animaux.

De même que nous, les animaux supérieurs ressentent la plupart des émotions les plus complexes. Chacun sait combien le chien se montre jaloux de l’affection de son maître, lorsque ce dernier caresse toute autre créature ; j’ai observé le même cas chez les singes. Ceci prouve que les animaux, non seulement aiment, mais aussi recherchent l’affection. Ils éprouvent très évidemment le sentiment de l’émulation. Ils aiment l’approbation et la louange ; le chien, qui porte le panier de son maître, s’avance tout plein d’orgueil et manifeste un vif contentement. Il n’y a pas, je crois, à douter que le chien n’éprouve quelque honte, abstraction faite de toute crainte, et quelque chose qui ressemble beaucoup à l’humiliation, lorsqu’il mendie trop souvent sa nourriture. Un gros chien n’a que du mépris pour le grognement d’un roquet, c’est ce qu’on peut appeler de la magnanimité. Plusieurs observateurs ont constaté que les singes n’aiment certainement pas qu’on se moque d’eux, et

  1. Un critique (Quarterly Review, juillet 1871, p. 72), dans le but de discréditer mon ouvrage, nie, sans preuves à l’appui, la possibilité de cet acte décrit par Brehm. J’ai donc résolu de m’assurer s’il était possible de l’accomplir, et j’ai trouvé que je pouvais facilement saisir avec mes dents les petites griffes aiguës d’un chat âgé de cinq semaines.