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278 Instinct.  


Chacun admettra que les instincts sont, en ce qui concerne le bien-être de chaque espèce dans ses conditions actuelles d’existence, aussi importants que la conformation physique. Or, il est tout au moins possible que, dans des milieux différents, de légères modifications de l’instinct puissent être avantageuses à une espèce. Il en résulte que, si l’on peut démontrer que les instincts varient si peu que ce soit, il n’y a aucune difficulté à admettre que la sélection naturelle puisse conserver et accumuler constamment les variations de l’instinct, aussi longtemps qu’elles sont profitables aux individus. Telle est, selon moi, l’origine des instincts les plus merveilleux et les plus compliqués. Il a dû en être des instincts comme des modifications physiques du corps, qui, déterminées et augmentées par l’habitude et l’usage, peuvent s’amoindrir et disparaître par le défaut d’usage. Quant aux effets de l’habitude, je leur attribue, dans la plupart des cas, une importance moindre qu’à ceux de la sélection naturelle de ce que nous pourrions appeler les variations spontanées de l’instinct, — c’est-à-dire des variations produites par ces mêmes causes inconnues qui déterminent de légères déviations dans la conformation physique.

La sélection naturelle ne peut produire aucun instinct complexe autrement que par l’accumulation lente et graduelle de nombreuses variations légères et cependant avantageuses. Nous devrions donc, comme pour la conformation physique, trouver dans la nature, non les degrés transitoires eux-mêmes qui ont abouti à l’instinct complexe actuel — degrés qui ne pourraient se rencontrer que chez les ancêtres directs de chaque espèce — mais quelques vestiges de ces états transitoires dans les lignes collatérales de descendance ; tout au moins devrions-nous pouvoir démontrer la possibilité de transitions de cette sorte ; or, c’est en effet ce que nous pouvons faire. C’est seulement, il ne faut pas l’oublier, en Europe et dans l’Amérique du Nord que les instincts des animaux ont été quelque peu observés ; nous n’avons, en outre, aucun renseignement sur les instincts des espèces éteintes ; j’ai donc été très étonné de voir que nous puissions si fréquemment encore découvrir des transitions entre les instincts les plus simples et les plus compliqués. Les instincts peuvent se trouver modifiés par le fait qu’une même espèce a des