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  Conformations variables. 165


Examinons maintenant ce qui se passe à l’état de nature. Quand une partie s’est développée d’une façon extraordinaire chez une espèce quelconque, comparativement à ce qu’est la même partie chez les autres espèces du même genre, nous pouvons conclure que cette partie a subi d’énormes modifications depuis l’époque où les différentes espèces se sont détachées de l’ancêtre commun de ce genre. Il est rare que cette époque soit excessivement reculée, car il est fort rare que les espèces persistent pendant plus d’une période géologique. De grandes modifications impliquent une variabilité extraordinaire et longtemps continuée, dont les effets ont été accumulés constamment par la sélection naturelle pour l’avantage de l’espèce. Mais, comme la variabilité de la partie ou de l’organe développé d’une façon extraordinaire a été très grande et très continue pendant un laps de temps qui n’est pas excessivement long, nous pouvons nous attendre, en règle générale, à trouver encore aujourd’hui plus de variabilité dans cette partie que dans les autres parties de l’organisation, qui sont restées presque constantes depuis une époque bien plus reculée. Or, je suis convaincu que c’est là la vérité. Je ne vois aucune raison de douter que la lutte entre la sélection naturelle d’une part, avec la tendance au retour et la variabilité d’autre part, ne cesse dans le cours des temps, et que les organes développés de la façon la plus anormale ne deviennent constants. Aussi, d’après notre théorie, quand un organe, quelque anormal qu’il soit, se transmet à peu près dans le même état à beaucoup de descendants modifiés, l’aile de la chauve-souris, par exemple, cet organe a dû exister pendant une très longue période à peu près dans le même état, et il a fini par n’être pas plus variable que toute autre conformation. C’est seulement dans les cas où la modification est comparativement récente et extrêmement considérable, que nous devons nous attendre à trouver encore, à un haut degré de développement, la variabilité générative, comme on pourrait l’appeler. Dans ce cas, en effet, il est rare que la variabilité ait déjà été fixée par la sélection continue des individus variant au degré et dans le sens voulu, et par l’exclusion continue des individus qui tendent à faire retour vers un état plus ancien et moins modifié.