Page:Darien - L’Épaulette, Fasquelle, 1905.djvu/393

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

révolterait contre l’imposture organisée et exigerait la transformation totale de son armée ; ou bien s’il continuerait à accepter la situation qu’on lui a créée. Ce qui signifierait, évidemment, qu’il a fait abnégation de son existence propre et qu’il est prêt au démembrement.



On comprendra pourquoi je rapporte ici cette conversation. On comprendra aussi pour quelles raisons je me dispense de décrire par le menu mon séjour aux bureaux de l’État-Major général.



Je ne sais pas si vous y avez pris garde, mais jusqu’ici ma vie n’a pas été égayée une seule fois du sourire de l’amitié. Je ne m’en plains pas ; j’en fais simplement la remarque. Mais à présent, c’est une affection peut-être pas très profonde, mais réelle, qui me lie au capitaine de Bellevigne. Le comte de Bellevigne appartient à une famille qui fut toujours opposée aux idées libérales, mais qui n’émigra point à la fin du siècle dernier et n’a jamais porté les armes contre la France ; l’indélébile tache morale qui stigmatise la plus grande partie de l’aristocratie française ne souille donc pas son caractère. Il est un peu plus jeune que moi ; d’esprit point étroit, mais concentré ; intelligent, mais dominé par de vieilles idées ; et sincère jusqu’à la naïveté. Son idéal franchement réactionnaire m’intéresse ; comment de telles convictions peuvent-elles, en notre temps, régenter l’esprit d’un homme ? Nous méprisons tous deux l’abjection présente ; il la pèse au poids d’un passé qu’il poétise, et je la toise à la mesure d’un avenir qu’auréole mon imagination. Au fond, le grand point est de mépriser cette abjection.