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ne me vanterois point de m’être acquis ces applaudiſſemens ſi l’exiguité de ma taille m’eut permis de me conſacrer au tragique ; mais comme le Public veut que ſes yeux ſoient contens au ſpectacle autant que ſes oreilles, j’ai cru devoir métamorphoſer le Héros en Arlequin & devoir quitter le Diadême pour la calotte de Criſpin.

Je jouiſſois du tems le plus heureux de ma vie, la bonheur d’être inſtruit par M. de Voltaire mettoit le comble à ma félicité ; il me fit un envieux, un faquin que nous avions banni de nôtre ſociété pour des raiſons très importantes, faquin que je nommerois s’il vivoit encore & s’il n’avoit payé de ſa vie en Hollande ſon impudence & ſa fatuité, eut l’indignité de communiquer à M. de Voltaire cette critique de Nanine en queſtion : il meſuroit l’ame de ce grand homme ſur la ſienne, & s’étoit imaginé qu’un égarement de jeuneſſe, une rapſodie d’enfant alloit déconcerter ſon amour propre, il arriva tout le contraire. M. de Voltaire redoubla ſes careſſes, j’ignorai toujours la perfidie de mon lâche délateur, & je vis arriver le cruel moment du départ de M. de Voltaire pour la Pruſſe, ſans qu’il m’eut témoigné le moindre reſſentiment.

Je le vis même regretter avec bonté que ma taille & ma mine l’empêchaſſent de m’honnorer de ſa protection pour le Théatre de Paris & de faire pour moi ce qu’il faiſoit avec tant de raiſon pour mon ami Le Kain.