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fondeur de ſon ſavoir & par l’éclat de ſes vertus ; Phédre, diſoit il, toute inceſtueuſe qu’elle eſt me plait par ſa vertu.

Remarquez s’il vous plaît, que le Vice ne gagne rien à l’intérêt qu’on prend pour Phédre, la vertu de celle ci augmente au contraire l’exécration qu’Oenone mérite d’un bout à l’autre de la piéce.

Que de vérités cette Tragédie ne met elle pas au jour ! Primò que l’on doit fuir ſoigneuſement l’occaſion & ne jamais préſumer de ſes forces : ſecundò que la prévention des Juges fait la perte des innocens. Tertiò, que les flatteurs ſont le préſent le plus funeſte qu’ait jamais fait au Rois la colére celeſte. Un ouvrage qui développe & prouve trois verités de cette importance, ne mérite-t-il pas bien d’être écouté ? Et ne conviendrez vous par M. que c’eſt un effet du pouvoir de la Vertu que la pitié que l’on conçoit pour Phédre qu’on haïſſoit ſi fort avant que de la mieux connoître. Il s’en faut bien que Médée opere le même effet, quoique l’inconſtance de ſon mari ſemble en quelque façon juſtifier ſa furie comme elle ne penſe gueres à la Vertu, j’ai toujours entendu dire de Médée : la méchante femme ! au lieu que de Phédre on dit, la pauvre femme !

La ſource de l’intérêt qui nous attache à ce qui eſt honnête & nous inſpire de l’averſion pour le mal eſt en nous & non dans les piéces : l’amour du beau eſt un ſentiment auſſi naturel au cœur humain, que l’amour de ſoi-même.