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Page:Dancourt - À Mr. J. J. Rousseau, 1759.djvu/28

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tems les préjugés. Les Romains appelloient Barbares tout ce qui n’etoit pas Romain, les Anglois French dog tout ce qui n’eſt pas Anglois. Si cet orgueil eſt utile aux Anglois pour le maintien de leur Conſtitution, un Auteur Anglois auroit donc tort de le leur reprocher & de vouloir les métamorphoſer en Philantropes. Ils en deviendroient à la vérité plus ſociables & plus polis, mais il en réſulteroit en même tems qu’ils le ſeroient trop vis à vis de leur Miniſtére & qu’ils perdroient cette fermeté ſi redoutable aux Chefs de leur Gouvernement, & ſi utile à la conſervation des priviléges de la Nation : néanmoins ſi le penchant d’un Peuple eſt abſolument vicieux on doit l’attaquer ſans ménagement, c’eſt ſervir le Prince & le Peuple ; ſi le mauvais goût prévaut, on doit s’efforcer de le détruire, & c’eſt ce que Moliére a fait. Vous dites cependant : Pour peu que Moliére anticipât il avoit peine à ſe ſoutenir, le plus parfait de ſes ouvrages tomba dans ſa naiſſance.

Obſervez qu’il ſe releva peu de tems après & qu’on ne tarda pas à préférer le Miſantrope au Medecin malgré lui : un Philoſophe comme Moliére n’etoit pas homme à ſe décourager pour la chûte actuelle de ſon chef-d’œuvre, il prévoyoit bien que la force de la raiſon ſubjugueroit le mauvais goût, & c’eſt ce que les bons Auteurs qui lui ont ſuccedé ont oſé prévoir comme lui, en attaquant des vices, des ridicules, & des opinions du jour, qu’on avoit trop ménagées avant eux.