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Page:Dallet - Histoire de l'Église de Corée, volume 2.djvu/53

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verte. Je trempai souvent mes doigts dans cette eau, et j’en humectai ma langue et mes lèvres. Je pensai alors au mauvais riche, et je trouvais que ma situation était bien préférable à la sienne. Je n’étais point couché sur un brasier, et j’avais plusieurs gouttes d’eau pour me rafraîchir, au lieu que ce léger soulagement lui sera éternellement refusé. Quand il fallut débarquer, on fut obligé de me porter à bras sur le rivage : je haletais comme un asthmatique à l’agonie. Je fus attaqué d’une si grande suffocation que je crus, pendant vingt minutes, que j’allais expirer : je me roulais dans la poussière, comme un homme en proie à des convulsions. Un spectacle si singulier et un costume si bizarre attirèrent autour de moi une multitude de Chinois : mes courriers épouvantés me firent déménager au plus vite. J’étais à l’ombre d’une cabane ; ils m’envoyèrent respirer, en bel air, dans un champ exposé à toutes les ardeurs du soleil. Pour compléter la scène, un d’eux plaça sur mon visage un chapeau chinois, qui fermait si hermétiquement toutes les avenues à l’air extérieur, que peu s’en fallut que je ne perdisse entièrement le peu de respiration qui me restait encore. Enfin le bon Dieu voulut que l’on trouvât du thé ; j’en bus quelques tasses presque bouillantes. Cette boisson me rendit la respiration, mais elle ne me rendit pas les forces ; « Allons, me dis-je à moi-même, je ne mourrai point aujourd’hui. » Cependant il fallait partir ; le poste était dangereux. Comme le chemin était sec et uni, je fus dispensé de marcher ; on me jeta sur la brouette. Je pus ainsi jouir de quelque repos jusqu’au gîte. Pendant le trajet, j’étais à rêver sur les moyens que je devais employer pour continuer notre route : le jour suivant, je me voyais dans l’impossibilité de faire un pas. Mais j’aurais dû me rappeler l’instruction que Notre-Seigneur avait faite à ses disciples : « Ne vous mettez pas en peine du lendemain, à chaque jour suffit son mal. » En effet, il plut tant et si longtemps qu’il fallut séjourner. Cet accès de fièvre fut suivi d’une abondante sueur ; quoique je n’eusse pris, dans l’espace de quarante-huit heures, qu’une once de nourriture, il me parut que cette forte transpiration avait un peu rétabli mes forces. Mes courriers, toujours transis de peur, me condamnèrent à passer ces trente-six heures de relâche, couché sur une planche, le visage tourné contre la muraille. Cette position n’était pas commode : je crus qu’en prenant quelques précautions, je pourrais me tourner de l’autre côté ; je me trompai ; ce léger mouvement consterna mes guides, il me procura une forte réprimande. Je ne répondis rien à une correction si charitable ; je me contentais,