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Page:Dallet - Histoire de l'Église de Corée, volume 2.djvu/433

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de deux mois, au Léao-tong-, et, pendant ce temps-là, je partais joyeusement pour ma bien-aimée mission. La barque que je rencontrai était celle d’un païen venu pour Caire le commerce, en contrebande, avec les banques chinoises qui se rendent dans l’archipel coréen pour la pèche du hareng. Il y a peut-être dans toute la Corée une douzaine de matelots chrétiens, lesquels sont ordinairement occupés aux travaux des champs et ne s’embarquent guère que sur les ordres de l’évêque ou des Pères, lorsqu’il faut aller chercher des missionnaires. Comment se fait-il que ce païen en ait réuni sept qui composaient tout son équipage, bien qu’ils habitassent à je ne sais quelle distance les uns des autres ? C’est ce que nous n’avons jamais pu comprendre ; mais, enfin, c’est ce qui est arrivé. Aussi n’eurent-ils rien de plus pressé, en voyant un Père destiné pour la Corée, que de déclarer à leur patron qu’ils renonçaient, s’il le fallait, à leur salaire, mais qu’ils m’emmenaient avec eux.

« Le païen s’exécuta de bonne grâce, et, pendant les cinq jours que je demeurai à son bord, nous fûmes les meilleurs amis du monde. Je n’avais point d’habits coréens, un matelot me prêta les siens ; Dieu sait en quel état ils se trouvaient. Mais lorsque le moment fut venu de quitter la barque, un des hommes de l’équipage remarqua que mes bas chinois n’avaient pas la couture faite comme celle des bas coréens. Grande affaire ! Un des chrétiens ôta les siens aussitôt et me pria de les mettre : j’avoue que le cœur me manquait. Je réussis à leur faire comprendre que, descendant de la barque au milieu de la nuit pour arriver avant le jour auprès de notre évêque, il n’était pas probable qu’aucun païen s’amusât a considérer la couture de mes bas. Ils le comprirent, et nous voilà partis. À moitié chemin de la ville, nous nous arrêtâmes chez un des matelots pour prendre une petite collation, composée de navets salés et de vermicelle fait avec de la farine de sarrasin.

« Enfin, au point du jour, nous entrâmes chez Mgr Berneux, qui crut son domestique fou lorsque celui-ci, en l’éveillant, lui annonça l’arrivée d’un nouveau Père. Je trouvai là presque tous les confrères réunis. Mgr Berneux venait de sacrer son coadjuteur et de terminer un synode : j’arrivais à temps pour manger ma part de la croûte du pain dont la mie avait servi pour essuyer les onctions de la consécration. Jugez quelle fête ! Mais elle n’eût pas été complète si le bon Dieu ne nous eût rappelés à la pensée des misères humaines, en mêlant à notre bonheur un peu du bois de la croix. Nous en étions encore aux premiers moments de joie,