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Page:Dallet - Histoire de l'Église de Corée, volume 2.djvu/307

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un Européen les aurait trouvés encore assez hauts ; aux yeux d’un Coréen, ils n’étaient plus en proportion avec la barque. Un nouveau gouvernail fut construit et les voiles raccommodées. Ce fut l’affaire de trois jours, pendant lesquels le calme nous favorisa. Pendant ce travail, nous avions constamment en vue de dix à quinze jonques chinoises ; nous avions hissé notre pavillon de détresse ; elles l’apercevaient très-bien : pas une ne vint à notre secours. L’humanité est un sentiment inconnu au Chinois, il lui faut du lucre ; s’il n’en espère point, il laissera mourir d’un œil sec ceux qu’il pourrait sauver.

« Nous avions été séparés de notre remorqueur à vingt-cinq lieues environ du Chan-tong ; mais depuis lors, où les courants nous avaient-ils entraînés ? où étions-nous ? nous l’ignorions. Nous mîmes le cap sur l’archipel coréen. Peu après, le P. André nous dit qu’il lui semblait reconnaître ces îles, et que bientôt nous apercevrions l’embouchure du fleuve qui conduit à la capitale.

« Jugez, monsieur et cher confrère, de notre joie ; nous croyions toucher au terme de notre voyage et à la fin de nos misères ! Mais, hélas ! ce pauvre P. André était dans une grande erreur. Quelle fut notre surprise et notre douleur le lendemain, lorsque, abordant au premier îlot, nous apprîmes des habitants que nous étions au midi de la péninsule, en face de Quelpaert, à plus de cent lieues de l’endroit où nous voulions débarquer ! Nous crûmes, cette fois, que nous étions poursuivis par le malheur ; nous nous trompions cependant, car ici encore la Providence nous dirigeait. Si nous avions été droit à la capitale, nous aurions probablement été pris. Nous sûmes plus tard que l’apparition d’un navire anglais dans le midi du royaume, avait mis le gouvernement en émoi ; on surveillait les abords de la ville, on examinait avec une sévérité minutieuse toutes les barques qui entraient dans la rivière. La longue absence de la nôtre avait soulevé des soupçons dans l’esprit de ceux qui avaient été témoins de son départ ; ils l’avaient vu s’approvisionner d’une manière extraordinaire ; ils disaient même qu’elle partait pour un pays étranger. À notre arrivée, ils nous auraient suscité mille tracasseries ; Dieu nous en délivra.

« Il nous restait encore une course périlleuse à fournir au milieu d’un labyrinthe d’îles inconnues de nous tous, sur une embarcation qui faisait eau et qui avait peine à tenir la mer. La corde de notre ancre était usée ; si elle se rompait, nous devions nous faire échouer sur la côte et nous mettre à la discrétion des premiers venus, ce qui aurait entraîné notre perte. Nous décidâmes